Le ro­man du pré­sident, par Chris­tophe Bar­bier

Où le chef de l’Etat dis­tri­bue l’ar­gent pu­blic, pro­vo­quant la pa­nique chez ses mi­nistres. Epi­sode LXXXII.

L'Express (France) - - Cette Semaine Dans -

9 dé­cembre, 23h25

Le té­lé­phone du chef de l’Etat vibre sou­dain. Le di­rec­teur d’un res­tau­rant où il a gar­dé quelque ha­bi­tude lui en­voie un long tex­to : « Mon­sieur le Pré­sident, par­don d’abu­ser de votre temps en ces heures dif­fi­ciles, mais si vous de­vez an­non­cer une seule me­sure aux Fran­çais de­main soir, ré­ta­blis­sez la dé­fis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­taires. De­puis que l’avan­tage a été sup­pri­mé, tous mes ser­veurs veulent être payés au noir dès qu’on dé­passe 35 heures et, comme je re­fuse, ils vont faire du black ailleurs. Ré­sul­tat : je manque de main-d’oeuvre! » Em­ma­nuel Ma­cron ré­pond d’un bref « OK ».

10 dé­cembre, 14h54

La longue consul­ta­tion des élus et des syn­di­cats vient de s’ache­ver et le pré­sident de la Ré­pu­blique est cre­vé : écou­ter pen­dant quatre heures sans dire un mot, c’est au-des­sus de ses forces. Em­ma­nuel Ma­cron ar­rive dans le bu­reau d’Alexis Koh­ler au mo­ment où se règlent les dé­tails de son al­lo­cu­tion té­lé­vi­sée. Si­beth Ndiaye prend la pa­role : « Près’, tu dois la jouer hy­per­mo­deste, pro­fil bas, su­per­bas, rase-mottes, genre te­ckel am­pu­té. Tu dois être le N’Go­lo Kan­té de la po­li­tique. Alors tu fermes un peu l’oeil gauche pour faire chien bat­tu, tu poses tes mains à plat et tu ne les re­mues pas, tu te voûtes et tu ne sou­ris pas. T’es pas bien ra­sé, c’est top, ça fait li­mite clo­do, style gi­let jaune qui a pas­sé la nuit sur son rond-point. Et sur­tout, sur­tout, tu fais pas ton in­tel­li­gent. C’est le ca­mé­léon time : tu dois être con comme un gi­let. »

10 dé­cembre, 20h09

« Pu­tain! Il est où le di­rec­teur du Tré­sor ? » Gé­rald Dar­ma­nin a bon­di de son ca­na­pé. Sur l’épaisse mo­quette de Ber­cy où il aime gam­ba­der en chaus­settes, il fait les cent pas, élec­trique. « Ça va nous coû­ter com­bien, ces conne­ries?! » Le pré­sident de la Ré­pu­blique vient d’an­non­cer la hausse du smic… Oli­vier Dus­sopt, le se­cré­taire d’Etat aux Comptes, prend des airs de la­pin sai­si par les phares d’une voi­ture. « Ben… Ça dé­pend si les 1,8 % de hausse au­to­ma­tique sont in­clus ou non. S’il y a des baisses de charges ou pas… S’il y a… » « Il faut que ça ne coûte rien, si­non je vais me faire ex­plo­ser à Bruxelles ! » Vingt mi­nutes plus tard, Oli­vier Dus­sopt re­vient, ra­dieux. « Il suf­fit de re­ti­rer du cal­cul du dé­fi­cit la mu­ta­tion du CICE en baisse de charges, ce qui nous fait tom­ber à 1,9 % de dé­fi­cit. Pour le smic, l’in­fla­tion pré­vue va dé­vo­rer l’im­pact en dix­neuf mois. On peut y ajou­ter un pré­lè­ve­ment ad­mi­nis­tra­tif for­fai­taire ex­cep­tion­nel pour trai­te­ment in­for­ma­tique pé­ri­phé­rique. Au­tre­ment dit, une taxe pa­pe­rasse. Di­sons… 15 eu­ros par sa­la­rié et par mois ? » Dar­ma­nin sou­rit : « Oli­vier, t’es trop in­tel­li­gent! Un vrai cham­pion du pré­lè­ve­ment! On voit que t’as été so­cia­liste pen­dant vingt ans ! »

11 dé­cembre, 7h02

Edouard Phi­lippe ré­dige la liste des me­sures à prendre pour se dé­bar­ras­ser des gi­lets jaunes : faire re­cou­vrir les

ronds-points, creu­ser des tun­nels à la place; im­po­ser trois heures de des­sins ani­més par jour sur les chaînes d’in­fo ; rem­pla­cer les gi­lets jaunes obli­ga­toires dans les vé­hi­cules par des tu­niques en ré­sille trans­pa­rente. Il ra­ture et rem­place : par des bras­sières en fil de fer bar­be­lé… Il sou­rit, fier de ces trou­vailles trop in­tel­li­gentes.

11 dé­cembre, 8h07

Ben­ja­min Gri­veaux ouvre de grands yeux tan­dis que son conseiller com’ lui lit le mail en­voyé par Ber­cy à tous les mi­nistres, in­ti­tu­lé « Brief 100 eu­ros ». « Le pré­sident ne com­pre­nait rien au chèque éner­gie, eh bien il a réus­si à pondre quelque chose de plus tor­du en­core… », mur­mure le porte-pa­role du gou­ver­ne­ment avant d’en­trer dans les lo­caux de BFMTV. Quelques mi­nutes plus tard, ca­fé à la main et sa­tis­fac­tion aux lèvres, il élude les ques­tions. « Tout va bien. Cô­té mar­ket, ça va la jouer co­ol. Cô­té Eu­ro­pean Union, va fal­loir jouer tri­cky, mais sur un one shot on a du drive, faut trois ans de gap aux 3 % pour être bor­der line et win­ner des pe­nal­ties. Ça fait un re­por­ting tou­chy mais pas ris­ky. Et sur­tout, avec 100 boules sur le smic, on crée un spread entre la deep opi­nion et la dir­ty dust des mé­dias. Le ma­cro­nisme, c’est in­tel in­side. »

11 dé­cembre, 21h53

Em­ma­nuel Ma­cron est at­ter­ré : les com­plo­tistes af­firment sur les ré­seaux so­ciaux que le pou­voir a or­ga­ni­sé l’at­ten­tat de Stras­bourg pour que les gi­lets jaunes dis­pa­raissent de l’ac­tua­li­té. Il ne ré­siste pas à la ten­ta­tion de faire la blague à Chris­tophe Cas­ta­ner : « T’es gon­flé, je t’avais dit d’at­tendre sa­me­di ma­tin ! Et de te conten­ter d’un ter­ro­riste qui se fai­sait sau­ter dans un en­droit dé­sert avec un gi­let jaune bour­ré d’ex­plo­sifs… » Si­lence au bout du fil. « Laisse tom­ber, Cas­ta. C’est trop in­tel­li­gent pour toi. »

16 dé­cembre

Gilles Le Gendre, le pré­sident du groupe En Marche à l’As­sem­blée, laisse un mes­sage sur le ré­pon­deur du pré­sident : « Ma­nu, j’ai trou­vé un truc très in­tel­li­gent : je vais dire à la té­lé qu’on a été trop in­tel­li­gents, mais que dé­sor­mais on ne va faire que des trucs cons, comme ça tout le monde les com­pren­dra. »

18 dé­cembre, 16h27

Edouard Phi­lippe passe la tête dans le bu­reau de son di­rec­teur de ca­bi­net, Be­noît Ri­ba­deauDu­mas : « Dis-donc, Ben, comme on a an­nu­lé la hausse des taxes sur le car­bu­rant, on an­nule les com­pen­sa­tions, chèque éner­gie et tout le bo­lo­lo. » « Ok, Ed. »

18 dé­cembre, 19h12

Edouard Phi­lippe passe la tête dans le bu­reau de son di­rec­teur de ca­bi­net, Be­noît Ri­ba­deauDu­mas : « Dis-donc, Ben, t’as vu le bo­lo­lo ? On an­nule l’an­nu­la­tion. » « Ça va en­core creu­ser le dé­fi­cit fin 2019, Ed… » « On se­ra plus là, fin 2019, Ben… »

19 dé­cembre, 23h37

« Tu vas la lâ­cher, cette aug­men­ta­tion ? Tu vas la lâ­cher ? » Deux syn­di­ca­listes po­li­ciers bloquent Chris­tophe Cas­ta­ner sur sa chaise, un troi­sième lui file des coups de Bot­tin et un der­nier l’as­perge ré­gu­liè­re­ment d’eau gla­cée. « Je peux pas! hurle le mi­nistre. Où je vais prendre l’ar­gent ? » « N’in­verse pas les rôles! T’as qu’à té­lé­pho­ner à Ma­ti­gnon. » Et il abat un vieil an­nuaire du Val-de-Marne…

« Tu vas la lâ­cher, cette aug­men­ta­tion ? Tu vas la lâ­cher ? »

A suivre…

Par Chris­tophe Bar­bier A re­trou­ver du lun­di au vendredi à 6 h 50 et à 7 h 50 sur

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