Le nou­veau Houel­le­becq : ex­ci­tant ou dé­ce­vant ?

POUR/CONTRE Grand livre plein d’em­pa­thie sur l’homme oc­ci­den­tal ou fade re­dite d’Ex­ten­sion du do­maine de la lutte ? La ré­dac­tion se di­vise sur Sé­ro­to­nine, le nou­veau ro­man de Mi­chel Houel­le­becq, en li­brai­rie le 4 jan­vier.

L'Express (France) - - Cette Semaine Dans -

Ma­rianne Payot Evi­dem­ment, c’est un évé­ne­ment. Quatre ans après le raz-de­ma­rée de Sou­mis­sion (800 000 exem­plaires ven­dus), Mi­chel Houel­le­becq re­vient en li­brai­rie. De quoi té­ta­ni­ser la pla­nète lit­té­raire… D’au­tant que Sé­ro­to­nine est un grand ro­man, houel­le­bec­quien en diable, dont le pre­mier ti­rage de 320 000 exem­plaires de­vrait s’écou­ler sans peine. L’his­toire? Florent-Claude, cadre su­pé­rieur de 46 ans, agro­nome de for­ma­tion et pas­sa­ble­ment dé­pri­mé, re­vi­site, au fi­gu­ré comme au propre, ses amours pas­sées. Soit 350 pages de lec­tures à tous les de­grés, que l’on dé­vore gou­lû­ment, entre sou­rire aux lèvres et pin­ce­ment au coeur.

Jé­rôme Du­puis Pas de doute, en ef­fet, on est bien dans un Houel­le­becq : pre­mier an­ti­dé­pres­seur page 8, pre­mier 4 4 Mer­cedes sur une na­tio­nale es­pa­gnole page 13, pre­mière mas­tur­ba­tion triste page 18, pre­mier camp na­tu­riste page 19, etc. Ce n’est pas un dé­but de ro­man, c’est une com­pil’ de ses meilleurs tubes. Mais sans le son de la ver­sion ori­gi­nale. Au fond, il lui ar­rive un peu la même chose qu’à Mi­chel Pol­na­reff. Le chan­teur a beau tou­jours por­ter ses dé­bar­deurs et ses grandes lu­nettes blanches, la grâce l’a dé­ser­té. Sé­ro­to­nine, c’est Ex­ten­sion du do­maine de la lutte, le pre­mier ro­man de Houel­le­becq, mais en moins bien. M. P. La ques­tion n’est pas de sa­voir si ce sep­tième ro­man est sub­jec­ti­ve­ment moins bon, ou pas, que son pre­mier, pu­blié en 1994, l’im­por­tant est le plai­sir que l’on prend, au­jourd’hui, à lire ce ré­cit plein de verve et de caus­ti­ci­té. Car ça com­mence très fort : l’Es­pa­gnol est en­glou­ti dans « le por­no-hard, le cy­nisme et les stock-op­tions », les Hol­lan­dais sont « une race de com­mer­çants po­ly­glottes et op­por­tu­nistes », l’An­glais est « presque aus­si ra­ciste que le Ja­po­nais », les bour­geois éco­res­pon­sables pa­ri­siens le ré­pugnent, les ac­cords de libre-échange sont mor­ti­fères pour les pro­duc­teurs fran­çais… Ci­ga­rette au bec, verre de bière à la main, Houel­le­becq tape sec sur son pun­ching-ball. On le de­vine, guille­ret pro­vo­ca­teur, po­lis­sant ses dia­tribes.

J. D. Oui, la pla­nète craque de toutes parts, la France est au bord de la guerre ci­vile, et Mi­chel Houel­le­becq a dé­ci­dé de se lan­cer dans un grand com­bat : la pré­ser­va­tion de chambres fu­meurs dans les hô­tels Mer­cure.

M. P. Trop drôle… Au contraire, les com­bats de l’au­teur sont mul­tiples et bien an­crés dans le pay­sage contem­po­rain : ain­si des ra­vages de la sur­con­som­ma­tion et de l’hy­per­pro­duc­ti­vi­té, no­tam­ment au sein du mi­lieu agri­cole fran­çais. Ici aus­si, on pleure et on se ré­volte, mais en gi­lets verts. J. D. Après l’is­lam dans Sou­mis­sion, on a l’im­pres­sion que Houel­le­becq s’est de­man­dé quel chif­fon rouge il pour­rait bien agi­ter cette fois-ci. Mais oui, bien sûr : #Me­Too! Du cou­su main pour lui. La com­pagne ja­po­naise du « hé­ros » se ré­duit à peu près à son beau­ty case dé­bor­dant de crèmes et à sa condi­tion de « pute or­di­naire », sorte d’idéal fé­mi­nin théo­ri­sé par l’au­teur. Dans ce ro­man où les dia­logues sont par­ti­cu­liè­re­ment rares, voi­là l’une des seules phrases que le per­son­nage prin­ci­pal adresse à sa com­pagne, au mo­ment d’at­tra­per une bière dans le fri­gi­daire : « Pousse-toi grosse sa­lope »…

M. P. Contre­sens to­tal : la « pute or­di­naire » n’est en au­cune fa­çon ici une sorte d’idéal fé­mi­nin. D’ailleurs, l’au­teur use du mot « pute » comme d’un gim­mick : tout est pute, le Hol­lan­dais, la vie pro­fes­sion­nelle… Si Houel­le­becq théo­rise quelque chose, c’est bien le be­soin im­mo­dé­ré d’amour, seule planche de sa­lut pour Ho­mo sa­piens. Or, dans ce do­maine, la femme a de belles lon­gueurs d’avance, confie en sub­stance Florent-Claude, qui n’a ces­sé, de Ca­mille à Claire, de tra­hir l’amour. D’où son in­son­dable so­li­tude, un sen­ti­ment que Houel­le­becq dé­crit avec des mots aus­si forts que justes. Tout ce­la n’ex­cluant pas, évi­dem­ment, une cru­di­té ex­plo­sive du vo­ca­bu­laire, no­tam­ment sexuel.

“On le de­vine, guille­ret pro­vo­ca­teur, po­lis­sant ses dia­tribes”

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