Confron­tés à des crises mul­tiples, les Ja­po­nais op­posent un prag­ma­tisme an­cré dans leur vi­sion du monde et leurs tra­di­tions

Alors que le Ja­pon s’ap­prête à chan­ger d’empereur, L’Express prend le pouls d’une so­cié­té ten­tée par le na­tio­na­lisme et le re­pli sur soi. Plon­gée dans un pays qui n’a pas dit son der­nier mot.

L'Express (France) - - Cette Semaine Dans - Dos­sier réa­li­sé par nos en­voyés spé­ciaux Charles Ha­quet et Phi­lippe Mes­mer

Car­los Ghosn, l’ex-pa­tron de l’al­liance Re­naultNis­san, l’ap­prend sans doute à ses dé­pens : les Ja­po­nais in­vitent vo­lon­tiers l’étran­ger, mais ils im­posent leurs condi­tions. Dans la deuxième moi­tié du XIXe siècle, dé­jà, à l’époque Mei­ji, quand le pays s’ouvre au reste du monde, l’empereur ac­cueille pour la pre­mière fois des pro­fes­seurs oc­ci­den­taux, mais il tient à les payer sur sa cas­sette, afin de pou­voir les ren­voyer du jour au len­de­main. De nos jours aus­si, après les nom­breuses ca­tas­trophes na­tu­relles qui frappent l’ar­chi­pel – séismes, ty­phons, glis­se­ments de ter­rain, tsu­na­mi… –, l’aide internationale est ac­cep­tée au cas par cas et avec ré­ti­cence. Le Ja­pon est ain­si. Il pré­tend ré­gler ses propres af­faires.

Ce mé­lange ri­gou­reux d’in­vi­ta­tion et de mise à dis­tance ap­pa­raît en fi­li­grane tout au long des pages qui suivent, dans les­quelles L’Express vous pro­pose de mieux dé­cou­vrir ce « pe­tit » pays de 125 mil­lions d’âmes. C’est une na­tion vieillis­sante, par­fois re­pliée sur elle-même et ten­tée par le na­tio­na­lisme, oui, mais qui de­meure, vaille que vaille, la troi­sième puis­sance éco­no­mique mon­diale, der­rière les EtatsU­nis et la Chine, loin de­vant l’Al­le­magne et la France.

Les Ja­po­nais n’ont pas dit leur der­nier mot. Confron­tés à des crises mul­tiples, ils op­posent une ré­si­lience et un prag­ma­tisme an­crés dans leur vi­sion du monde, leur culture et leurs tra­di­tions. Le 1er mai pro­chain, du reste, un nou­vel oc­cu­pant sié­ge­ra sur le trône du chry­san­thème, à la tête de la plus an­cienne dy­nas­tie ré­gnante de la pla­nète. Le 126e empereur du Ja­pon, Na­ru­hi­to, 58 ans, suc­cé­de­ra à son père, Aki­hi­to, 85 ans, qui a choi­si d’ab­di­quer en rai­son de son grand âge – une pre­mière de­puis près de deux siècles. Ain­si s’achè­ve­ra l’ère Hei­sei (« ac­com­plis­se­ment de la paix »), trois dé­cen­nies qui ont vu le Ja­pon se trans­for­mer en pro­fon­deur, bal­lot­té par les drames et les ca­tas­trophes.

Rap­pe­lez-vous. En 1989, quand Aki­hi­to monte sur le trône, l’ar­chi­pel triomphe. So­ny, To­shi­ba ou en­core Pa­na­so­nic inondent les hy­per­mar­chés du monde de leurs chaînes Hi-Fi, Walk­man et ma­gné­to­scopes. A To­kyo et ailleurs, l’argent coule à flots et la tech­no s’im­pose dans les di­su­kos, les boîtes de nuit où se dé­hanchent des nym­phettes au look bo­dy­con (contrac­tion de bo­dy conscious, « conscient de son corps »). Avec ses écrans géants et ses néons, la ca­pi­tale ten­ta­cu­laire ins­pire les ama­teurs de contes fu­tu­ristes, tel Rid­ley Scott pour son film Blade Run­ner.

Les an­nées 1990 sonnent comme une sale gueule de bois. Le dé­gon­fle­ment de la bulle spé­cu­la­tive plonge dans un pro­fond ma­rasme une éco­no­mie gan­gre­née par la pègre. L’époque est aux ri­su­to­ra, dé­for­ma­tion ja­po­naise de « re­struc­tu­ra­tion ». Epar­gné pen­dant des dé­cen­nies, l’ar­chi­pel est rat­tra­pé par les ca­tas­trophes. Le 17 jan­vier 1995, un puis­sant séisme se­coue la ville por­tuaire de Kobe et sa ré­gion. Deux mois plus tard, les illu­mi­nés de la secte mil­lé­na­riste Aum Shin­ri­kyo mènent une at­taque au gaz sa­rin dans le mé­tro de To­kyo. En 1997, l’éco­no­mie, dé­jà mal en point, su­bit l’onde de choc de la crise asia­tique. Les Ja­po­nais qua­li­fient ces an­nées de « dé­cen­nie per­due ». Au­jourd’hui en­core, beau­coup conservent le sou­ve­nir d’une stag­na­tion et d’un en­chaî­ne­ment de mau­vaises nou­velles, re­flet des li­mites et des ca­rences d’un mo­dèle à ré­in­ven­ter.

L’amorce des chan­ge­ments in­ter­vient dans les an­nées 2000, sous la direction de Ju­ni­chi­ro Koi­zu­mi. Au pou­voir de 2001 à 2006, le flam­boyant Pre­mier mi­nistre ébrèche le consen­sus pa­ci­fiste et en­voie les mi­li­taires ja­po­nais en Irak – pre­mier dé­ploie­ment de troupes nip­pones à l’étran­ger

de­puis la fin de la Se­conde Guerre mon­diale – en ap­pui du pré­sident amé­ri­cain, son ami George Bush.

Eco­no­mi­que­ment, le sec­teur ban­caire se conso­lide, les in­dus­triels nouent des par­te­na­riats avec des groupes étran­gers. Nis­san se re­dresse sous l’im­pi­toyable direction du cost­cut­ter Car­los Ghosn. Mit­su­bi­shi s’al­lie à Daim­lerCh­rys­ler, Su­zu­ki à Ge­ne­ral Mo­tors. En 2002, la Coupe du monde de foot­ball at­tire les foules du monde en­tier, alors que la J-pop – la pop nip­pone – et les man­gas do­minent la culture po­pu­laire en Asie et dans le monde. A la re­cherche de son propre mo­dèle, le pays s’ouvre au monde et se li­bé­ra­lise. Il aban­donne peu à peu le tra­di­tion­nel sys­tème de l’em­ploi à vie. La pré­ca­ri­té s’ac­croît. Les Ja­po­nais, mé­con­tents, sanc­tionnent dans les urnes les suc­ces­seurs de Koi­zu­mi. La triple ca­tas­trophe du 11 mars 2011 – séisme, tsu­na­mi, ac­ci­dent nu­cléaire de Fu­ku­shi­ma – fa­ci­lite l’élec­tion de Shin­zo Abe, l’an­née sui­vante. Na­tio­na­liste, ré­vi­sion­niste, dé­si­reux de mo­di­fier la Consti­tu­tion pa­ci­fiste de l’ar­chi­pel, l’ac­tuel Pre­mier mi­nistre a com­pris qu’il ne par­vien­drait à ses fins qu’en re­dres­sant l’éco­no­mie. Son pro­gramme, les « Abe­no­mics », mêle re­lance bud­gé­taire, po­li­tique mo­né­taire ul­tra-ac­com­mo­dante et ré­formes struc­tu­relles. Il doit ai­der le Ja­pon à sor­tir de quinze ans de dé­fla­tion et lui per­mettre de re­nouer avec la crois­sance.

Sept ans après, le bi­lan ap­pa­raît mi­ti­gé. Si le pays conserve un chô­mage à 2,4 % et un re­ve­nu men­suel moyen de 304 000 yens (près de 2 450 eu­ros), il de­meure plus que ja­mais un pays vieillis­sant (voir page 52). La po­pu­la­tion baisse de­puis le mi­lieu des an­nées 2000, et dé­jà 1 Ja­po­nais sur 4 a plus de 65 ans. Cette si­tua­tion, in­édite au monde, pro­voque une dé­ser­ti­fi­ca­tion ac­cé­lé­rée des zones ru­rales. Le pays souffre aus­si de conser­va­tismes du­rables. Les femmes res­tent ma­jo­ri­tai­re­ment can­ton­nées dans des tâches su­bal­ternes, tant dans les en­tre­prises qu’à la mai­son

(voir page 46). Le Pre­mier mi­nistre a pro­mis de les faire « briller », mais ses po­li­tiques re­lèvent da­van­tage du voeu pieux que de la vé­ri­table am­bi­tion. A y re­gar­der de plus près, rien ou presque n’est en­tre­pris pour en­cou­ra­ger les couples à avoir des en­fants.

Même sur le plan éco­no­mique, la si­tua­tion est en trompe-l’oeil. Alors que le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal table sur une crois­sance de 0,9 % en 2019, tout in­dique que les bonnes per­for­mances tiennent avant tout à la solide de­mande mon­diale. Quant au taux de chô­mage, il tra­duit plus le manque de main-d’oeuvre qu’une vé­ri­table soif d’em­bau­cher.

De tout ce­la il se­ra ques­tion dans ce dos­sier. Mais aus­si des nuits nip­pones, par­fois plus belles que les jours. Nos re­por­ters se sont per­dus dans les host clubs (voir page 60), ces lieux uniques au Ja­pon, où les femmes se font prin­cesses d’un soir. Nous nous sommes aban­don­nés aux am­biances jaz­zy des soi­rées d’au­tomne à To­kyo

(voir page 57). Nous avons sui­vi des pa­pys et ma­mys en quête d’amour

(voir page 56). Et nous n’avons pas ou­blié, en­fin, ce qui fait l’ir­ré­sis­tible per­ma­nence nip­pone, ce temps tou­jours re­trou­vé entre pé­tales de ce­ri­sier et neige du mont Fu­ji, ce goût tou­jours ré­in­ven­té entre tradition cu­li­naire et ar­ti­sa­nat, cette es­thé­tique du dé­tail ma­gni­fiée, entre la soie du ki­mo­no et l’ul­time goutte de sa­ké.

Dy­nas­tie Le 23 dé­cembre der­nier, la fa­mille im­pé­riale cé­lé­brait les 85 ans de l’empereur Aki­hi­to, qui a dé­ci­dé d’ab­di­quer au prin­temps, en rai­son de son grand âge.

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