Le voyage d’émile Gui­met

Une ex­po­si­tion re­trace l’iti­né­raire du fon­da­teur du Mu­sée na­tio­nal des arts asia­tiques.

L'Histoire - - Sommaire - Par Hu­guette Meu­nier

Quel in­croyable des­tin que ce­lui d’émile Gui­met ! So­phie ­Ma­ka­riou, pré­si­dente du ­mu­sée qui porte son nom à Pa­ris, en parle comme si elle l’avait connu. Voi­là donc un jeune homme, né en 1836 d’un père in­dus­triel saint- si­mo­nien – ­in­ven­teur du bleu ou­tre­mer ar­ti­fi­ciel dit « Gui­met » – et d’une mère ar­tiste, qui le garde soi­gneu­se­ment sous sa coupe. In­tel­li­gent, cu­rieux, ins­truit, il s’ap­plique à di­ri­ger l’en­tre­prise pa­ter­nelle, fu­ture Pe­chi­ney. « Comme tout le monde », il dé­couvre en 1865-1866 l’égypte, très à la mode en Eu­rope et sin­gu­liè­re­ment en France. ­Vi­si­tant le ­mu­sée de Bou­laq au Caire, une in­tui­tion le sai­sit : il dé­cide d’éta­blir des com­pa­rai­sons entre les dif­fé­rentes ci­vi­li­sa­tions et de créer un ­mu­sée d’étude des re­li­gions.

Iti­né­raire in­time et scien­ti­fique

En com­pa­gnie de son im­pro­bable ­al­ter ego Fé­lix Ré­ga­mey, un com­mu­nard peintre et pho­to­graphe, il ef­fec­tue en 1876-1877 un tour du monde jus­qu’en Chine, au Ja­pon et en Inde, en com­men­çant par l’ex­po­si­tion uni­ver­selle de Phi­la­del­phie. C’est cet iti­né­raire à la fois in­time et scien­ti­fique que re­trace l’ex­po­si­tion.

Che­min fai­sant, en ef­fet, Gui­met col­lec­tionne des oeuvres non seule­ment pour leur beau­té mais aus­si et sur­tout pour leur in­té­rêt car il sou­haite ou­vrir une « usine scien­ti­fique » au pu­blic de sa bonne ville de Lyon. D’où, sou­ligne So­phie Ma­ka­riou, la ré­pu­ta­tion te­nace qu’il « n’avait pas de goût » alors que les sta­tues d’époque Mei­ji ou les ca­ri­ca­tures du tru­cu­lent Kyo­sai qu’il ac­quiert sont au­jourd’hui aus­si re­cher­chées que rares. Il se pas­sionne pour le ja­po­nisme boud­dhique, mais élude les « ja­po­niai­se­ries ». Il n’achète au­cune es­tampe, pré­fé­rant s’en­tre­te­nir avec des sa­vants ­lo­caux et ap­prendre des langues, tan- dis que ­Ré­ga­mey mul­ti­plie les cro­quis et ­es­quisses dont bon nombre sont ici ras­sem­blés. Ce voyage qua­si ini­tia­tique, « dix mois qui éclai­re­ront tout le reste de nos vies », dit-il, est au coeur de l’ex­po­si­tion qui ré­vèle d’autres pé­pites du ­mu­sée pa­ri­sien (60 000 oeuvres conser­vées ­au­jourd’hui, dont plus de 3 000 dues au fon­da­teur). En ef­fet, après Lyon en 1880, Gui­met ouvre à Pa­ris, en 1889, tou­jours à ses frais, un autre mu­sée que cet énorme lec­teur conçoit comme l’illustration de sa bi­blio­thèque. Il montre ain­si les dif­fé­rents pan­théons asia­tiques dans une op­tique com­pa­ra­tiste. Une vi­trine com­plète a été re­cons­ti­tuée à l’iden­tique.

La fin du voyage, l’hé­ri­tage en somme, est sug­gé­rée à tra­vers les es­paces consa­crés aux cé­ra­miques ja­po­naises et chi­noises ain­si qu’à de vrais chefs-d’oeuvre : le su­perbe man­da­la, ré­plique unique, réa­li­sé sur de­mande ex­presse de Gui­met, de ce­lui du temple im­pé­rial To­ji de Kyo­to ; une sta­tue de bronze ve­nue d’un temple de Na­ra, la seule exis­tante hors du Ja­pon… Un riche pro­gramme de confé­rences, pro­jec­tions de films (en par­te­na­riat avec le fes­ti­val des Trois-conti­nents), concerts dans le cadre du fes­ti­val Ber­lioz, ac­com­pagne ­l’ex­po­si­tion. n Hu­guette Meu­nier

Man­da­la du Tô­ji (dé­tail) réa­li­sé par Ya­ma­mo­to Yo­suke (Ja­pon, ère Mei­ji, 1877), bois po­ly­chrome la­qué et do­ré, pa­rures de mé­tal et in­crus­ta­tions de verre.

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