Au che­vet des ma­nus­crits brû­lés de Chartres

La ville a consti­tué un phare in­tel­lec­tuel au Moyen Age. Mais sa très riche bi­blio­thèque a été bom­bar­dée en 1944…

L'Histoire - - Sommaire - Par Do­mi­nique Poi­rel et Clau­dia Ra­bel

Le 26 mai 1944, un bom­bar­de­ment amé­ri­cain incendie la bi­blio­thèque de Chartres et ses quelque 500 ma­nus­crits mé­dié­vaux, pro­ve­nant pour la plu­part de la ca­thé­drale Notre-dame et de l’ab­baye bé­né­dic­tine de SaintPère-en-val­lée. Plus de 40 % des ma­nus­crits ­sub­sistent en des états très va­riables, feuillets presque in­tacts, frag­ments peu ou pas li­sibles, bloc car­bo­ni­sé. Trai­tés de 1944 à 1948 à la Bi­blio­thèque na­tio­nale, puis iden­ti­fiés au­tant que pos­sible par des éru­dits lo­caux, ils sont au­jourd’hui conser­vés dans les meilleures condi­tions à la mé­dia­thèque L’apos­trophe de Chartres, mais leur fra­gi­li­té li­mite la consul­ta­tion.

De­puis 2005, L’IRHT leur consacre un vaste pro­jet qui al­lie à ses com­pé­tences d’ori­gine (re­pro­duire les ma­nus­crits mé­dié­vaux et les étu­dier sous tous les as­pects) les tech­no­lo­gies du xxie siècle. Au centre tech­nique de la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France (à Bus­sySaint-georges, Seine-et-marne), 22 ma­nus­crits dé­for­més ont été « re­laxés » dans une chambre d’hu­mi­di­fi­ca­tion puis sé­chés sous ten­sion, afin de les dé­plier avant nu­mé­ri­sa­tion : on amé­liore ain­si leur li­si­bi­li­té. Grâce à quoi, une bible

en­lu­mi­née à Pa­ris au dé­but du xiiie siècle, au vaste cycle d’illus­tra­tions, a pu être dé­plis­sée puis re­mise en ordre (ms. 139).

L’ima­ge­rie hy­per­spec­trale, conduite par le Centre de re­cherche sur la conser­va­tion des col­lec­tions, ré­vèle l’écri­ture sur des par­che­mins tan­tôt noir­cis par la flamme, tan­tôt dé­la­vés par l’eau. Ap­pli­quée aux re­gistres de dé­li­bé­ra­tions du cha­pitre ca­thé­dral, elle ren­dra l’ac­cès à ces do­cu­ments uniques sur la vie au quo­ti­dien de la ca­thé­drale de Chartres à par­tir de 1298.

En­fin, la Bi­blio­thèque vir­tuelle des ma­nus­crits mé­dié­vaux (http://bvmm.irht.cnrs.fr) per­met de feuille­ter les ma­nus­crits de Chartres, y com­pris des re­pro­duc­tions d’avant-guerre, tan­dis que le site A la re­cherche des ma­nus­crits de Chartres (http://www.ma­nus­crits-de-chartres.fr) pré­sente le pro­jet et en ré­ca­pi­tule les ac­quis.

De nom­breux frag­ments nou­veaux

Ce n’est pas tout : quelque 400 liasses de frag­ments n’avaient pu être iden­ti­fiées jus­qu’ici. Leur exa­men mé­tho­dique, ap­puyé sur les concor­dances in­for­ma­tiques, a per­mis de re­trou­ver de nom­breux frag­ments nou­veaux de ma­nus­crits dé­jà re­con­nus, comme l’hep­ta­teu­chon de Thier­ry de Chartres, sorte d’en­cy­clo­pé­die, em­blé­ma­tique des écoles de Chartres au xiie siècle (mss. 497498). Sans comp­ter 50 ma­nus­crits cen­sés dé­truits, comme le Lé­gen­dier du cha­pitre ca­thé­dral, du xiie siècle, or­né de mul­tiples ini­tiales illus­trant des Vies de saints ; ou un cours sur le Di­geste de Jus­ti­nien par Jacques de Ré­vi­gny, pro­fes­seur de droit ro­main à Or­léans au xiiie siècle (ms. 145), dont des feuillets presque en­tiers, en très bon état, ont été re­trou­vés en grand nombre.

Toutes ces dé­cou­vertes et bien d’autres, au car­re­four de l’éru­di­tion tra­di­tion­nelle et des nou­velles tech­no­lo­gies, aident à mieux com­prendre l’his­toire au long des siècles de deux im­por­tantes bi­blio­thèques mé­dié­vales char­traines, l’une ca­thé­drale (Notre-dame de Chartres), l’autre mo­nas­tique (l’ab­baye Saint-père-en-val­lée), qui ont lar­ge­ment contri­bué à faire de Chartres et de ses écoles, avant le « dé­col­lage » de Pa­ris au mi­lieu du xiie siècle, un des prin­ci­paux phares de la vie in­tel­lec­tuelle dans l’oc­ci­dent mé­dié­val. n

L’ima­ge­rie hy­per­spec­trale ré­vèle l’écri­ture de par­che­mins tan­tôt noir­cis par la flamme, tan­tôt dé­la­vés par l’eau

Un re­cueil dé­gra­dé Ce Re­cueil de l’ab­baye Saint-père- en-val­lée de Chartres da­tant du xie siècle com­porte au feuillet 5 ver­so une ini­tiale « I » sty­li­sée : un masque zoo­morphe la sur­monte, tan­dis qu’un per­son­nage s’ac­croche à sa base, à moi­tié dé­vo­ré par des fauves (ms. 193).

Des feuillets frois­sés Le ma­nus­crit 83 da­té du xiie siècle contient le Commentaire sur l’évan­gile de Luc de Bède le Vé­né­rable. Il pré­sen­tait de nom­breux feuillets frois­sés et contrac­tés avant son trai­te­ment.

Do­mi­nique Poi­rel est res­pon­sable de la sec­tion la­tine à L’IRHT.

Clau­dia Ra­bel est spé­cia­liste de l’ico­no­gra­phie mé­dié­vale.

Un trai­te­ment com­plet Le ms. 83 en cours de trai­te­ment. Pla­cés dans une chambre d’hu­mi­di­fi­ca­tion (ci- des­sus), les feuillets ra­mol­lissent et se re­cro­que­villent. Ils sont en­suite mis sous ten­sion : chaque feuillet sèche en étant main­te­nu sur un sup­port ri­gide à l’aide de pinces (ci- contre). Grâce à cette opé­ra­tion, le texte au­pa­ra­vant ca­ché par des plis re­de­vient li­sible. Les frag­ments ain­si dé­plis­sés sont nu­mé­ri­sés.

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