TUR­QUIE «Au­cune fa­mille n’est épar­gnée à “Can­cer­ville”»

Libération - - MONDE - Par QUEN­TIN RAVERDY En­voyé spé­cial à Di­lo­va­si Pho­tos BARBAROS KAYAN

Les ha­bi­tants de Di­lo­va­si, dans la ré­gion in­dus­trielle de Ko­cae­li, ont trois fois plus de chance d’être at­teints d’un can­cer ou d’une ma­la­die res­pi­ra­toire. En cause, la pol­lu­tion pro­vo­quée par les nom­breuses usines. Alors que les élec­tions gé­né­rales se tiennent le 24 juin, les au­to­ri­tés sont poin­tées du doigt.

Après une lourde averse qui vient de ba­layer la ville de Di­lo­va­si, quelques hommes pro­fitent d’une courte ac­cal­mie pour res­pi­rer un peu d’air frais à l’ex­té­rieur de l’hô­pi­tal municipal. Ju­ché sur les hau­teurs de la ville, l’éta­blis­se­ment offre une vue ver­ti­gi­neuse sur ce dis­trict de quelque 47000 âmes, à une cin­quan­taine de ki­lo­mètres à l’est d’Is­tan­bul. Les rayons du so­leil et les coins de ciel bleu tout juste ar­ra­chés à la gri­saille am­biante ne par­viennent pas à égayer la froi­deur de ce pay­sage d’acier.

A l’image du reste de la pro­vince de Ko­cae­li, centre né­vral­gique de l’in­dus­trie turque (en­vi­ron 37 % de la pro­duc­tion au­to­mo­bile, 28 % du sec­teur chi­mique et 19 % de la mé­tal­lur­gie en 2016), la ville de Di­lo­va­si s’est dé­diée corps et âme au sec­teur se­con­daire. Ici, l’usine a pris le des­sus sur l’homme. Les ha­bi­tants se sont ni­chés dans les pentes de la ville, quand le fond de la val­lée et les bords de la mer de Mar­ma­ra ne sont qu’un vaste dé­dale de han­gars et de che­mi­nées d’où s’échappent d’épais nuages aux cou­leurs in­quié­tantes.

DUNES DE CHAR­BON

Ren­trés dans l’hô­pi­tal, les quelques hommes qui étaient sor­tis prendre l’air s’af­fairent main­te­nant près de la chambre du muh­tar – le chef de quar­tier– Meh­met Si­rin Ba­ris. Cha­cun de ses proches s’aven­tu­rant au­près du lit du ma­lade res­sort dans le cou­loir les yeux rou­gis. C’est une fi­gure lo­cale qui est en train de s’éteindre, de­ve­nue cé­lèbre par sa lutte obs­ti­née pour pro­té­ger la vie des ha­bi­tants de Di­lo­va­si, l’une des villes les plus pol­luées de Tur­quie. «En lut­tant contre cette pol­lu­tion, il s’est tué», en­rage son frère Mah­mut, gaillard ro­buste ba­taillant pour ne pas lais­ser l’émo­tion le sub­mer­ger. En ce mar­di de mai, à 57 ans, le «pa­tron» du quar­tier de Tur­gut-Ozal a per­du son com­bat contre une cir­rhose du foie et un can­cer de l’es­to­mac, lui qui n’a «ja­mais fu­mé, ni bu», jurent ses proches.

Pour Mah­mut, le mal qui ron­geait son frère ne de­vait rien au ha­sard. «Il est connu de tous», ex­plique-t-il, en poin­tant son doigt en di­rec­tion de l’usine de char­bon Kosb, à moins d’un ki­lo­mètre de l’hô­pi­tal. Comme pour mieux les fondre dans l’am­biance cu­rieu­se­ment bu­co­lique des en­vi­rons de Di­lo­va­si, la plu­part des bâ­ti­ments de l’en­tre­prise ont été peints en vert. Pour­tant, pas de quoi du­per les ha­bi­tants qui re­gardent les dunes de char­bon avec ap­pré­hen­sion. «Le vent ve­nu de la mer Noire souffle sur le char­bon en­tre­po­sé à l’ex­té­rieur et dis­perse une pous­sière noire par­tout. On la voit tous les jours sur nos vitres», s’in­quiète Fi­rat, mi-coif­feur, mi-ac­ti­viste de l’as­so­cia­tion de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment Ekos-Der.

En pre­mière ligne de cette me­nace flot­tante, les quar­tiers pauvres de la ville où vivent es­sen­tiel­le­ment des fa­milles kurdes ins­tal­lées ici au fil des an­nées. Beau­coup dé­noncent d’ailleurs la proxi­mi­té de l’usine avec les ha­bi­ta­tions. «Ici, en­core plus qu’ailleurs dans la ville, les can­cers de la peau, de l’es­to­mac et des pou­mons sont mon­naie cou­rante», lâche Fi­rat. De son cô­té, l’usine Kosb nie en bloc. «Ces ac­cu­sa­tions sont in­fon­dées. Il n’y a au­cune don­née scien­ti­fique pour les étayer», ex­plique sa char­gée des af­faires ad­mi­nis­tra­tives. Et de lis­ter les nom­breuses me­sures prises par l’en­tre­prise pour pro­té­ger l’en­vi­ron­ne­ment. Ja­mais as­sez pour ras­su­rer la po­pu­la­tion de cette ville trans­for­mée en gi­gan­tesque usine à ciel ou­vert. Ici, tout le monde semble avoir ac­cep­té de co­ha­bi­ter avec cette épée de Damoclès in­vi­sible au-des­sus de leur tête. Mais les ef­fets sont bien réels. Se­lon la chambre des in­gé­nieurs en­vi­ron­ne­men­taux de la ville (CMO), Di­lo­va­si ne bé­né­fi­cie que de cin­quante-cinq jours d’air sain par an (se­lon les cri­tères de l’OMS). Consé­quences : dans le dis­trict, le taux de mort par can­cer avoi­si­ne­rait les 32 %, près de trois fois plus que la moyenne turque – et mon­diale –, pointe une étude re­layée par le quo­ti­dien Ha­bertürk. A quoi s’ajoute un si­nistre cha­pe­let d’autres maux : «Ici, 18 % des dé­cès sont dus à des ma­la­dies liées à l’asthme ou à des pro­blèmes d’obs­truc­tion des pou­mons», pré­cise Sait Ag­da­ci, le pré­sident la CMO. Un mal que Ha­kan, lo­gis­ti­cien qua­dra­gé­naire, ne connaît que trop bien. Dès le seuil de sa mai­son fran­chi, un lé­ger vrom­bis­se­ment en pro­ve­nance du sa­lon at­tire l’attention. Le re­gard fa­ti­gué, sa fille Gülüm­sün, 8 ans, est as­sise dans un fau­teuil un masque po­sé sur la bouche et le nez. A 9 mois, la pe­tite fille a été diag­nos­ti­quée avec de l’asthme et des troubles res­pi­ra­toires.

«PAS DE RÉ­PIT»

Avant que la ma­chine ron­ron­nante ne fasse son en­trée dans la fa­mille, «on de­vait par­fois al­ler cinq fois par jour à l’hô­pi­tal, se rap­pelle sa mère, Sel­ma. Le doc­teur pense que ce­la vient de l’en­vi­ron­ne­ment am­biant». Rien de sur­pre­nant pour cette jeune ma­man : «J’ai tou­jours vé­cu dans ce quar­tier, j’ai été en­ceinte ici, c’est nor­mal qu’elle ait été af­fec­tée.» Bien qu’il soit un élec­teur de l’AKP, le par­ti is­la­mo-conser­va­teur à la tête de la mu­ni­ci­pa­li­té, Ha­kan n’en reste pas moins très cri­tique de l’in­ac­tion des au­to­ri­tés lo­cales. «Ils ne semblent pas s’in­quié­ter de l’ave­nir de nos en­fants. A chaque pé­riode d’élec­tions, les par­tis nous disent que les

pro­blèmes liés aux usines se­ront ré­glés», ex­plique-t-il, pré­sa­geant dé­jà des fu­tures pro­messes de cam­pagne pour les lé­gis­la­tives du 24 juin, le même jour que la pré­si­den­tielle. «Bien sûr qu’on veut une ville plus saine, plus propre, mais ce n’est pas de notre com­pé­tence», se dé­douane Se­ba­hat­tin Gül­te­kin, char­gé de presse pour la mai­rie. Face aux six zones in­dus­trielles spé­ciales (OSB) qui re­groupent plus de 2 000 en­tre­prises, les pou­voirs lo­caux semblent bien désar­més. «Elles ont leur propre ré­gle­men­ta­tion, la mai­rie ne dé­cide pas de l’im­plan­ta­tion. Ces en­tre­prises re­lèvent de la com­pé­tence du gou­ver­neur», es­quive-t-il. Contac­té par Li­bé, le re­grou­pe­ment des OSB de Di­lo­va­si se mure dans le si­lence. En 2016, la Com­mis­sion de Bruxelles s’in­quié­tait du trop lent ali­gne­ment d’An­ka­ra sur les stan­dards eu­ro­péens en ma­tière de pol­lu­tion in­dus­trielle et de ges­tion des risques. «C’était en amont qu’il fal­lait prendre des pré­cau­tions. Main­te­nant, avec le poids fi­nan­cier que re­pré­sente l’in­dus­trie ici, c’est très dur de re­ve­nir en ar­rière et de chan­ger les choses», peste Sa­lih Gün, an­cien dé­pu­té d’op­po­si­tion (Par­ti ré­pu­bli­cain du peuple) de la ré­gion et maire de Tav­san­cil, en pé­ri­phé­rie de Di­lo­va­si. «Face à cet en­jeu éco­no­mique, les élus sont eux aus­si dé­mu­nis, es­time-t-il.

En 2007, j’étais à la tête d’une com­mis­sion par­le­men­taire pour ins­pec­ter la ré­gion et rendre un rap­port au mi­nis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment.» Ré­sul­tat: «De­puis, 500 à 600 nou­velles usines ont vu le jour. Et pas de ré­pit pour les ha­bi­tants. Au­cune fa­mille n’est épar­gnée à “Can­cer­ville”», lâche ce res­ca­pé d’une tu­meur au pou­mon, avant d’in­ter­pel­ler un homme as­sis en face de lui. «Ta mère est morte du can­cer n’est-ce pas ?» l’in­ter­roge-t-il. «Oui, et mon voi­sin de 21 ans vient de s’en faire diag­nos­ti­quer un à la pros­tate», dit l’in­té­res­sé.

Pour­tant, de­puis près de quinze ans, le pro­fes­seur Onur Ham­zao­glu n’a eu de cesse de ti­rer

la son­nette d’alarme. «Dès 2004, il a pro­duit une étude sur les causes de dé­cès à Di­lo­va­si puis une autre sur la pré­sence de mé­taux lourds dans le lait ma­ter­nel et dans les selles des nou­veau-nés», rap­pelle Ni­lay Eti­ler, pro­fes­seure en san­té pu­blique et an­cienne col­lègue d’Ham­zao­glu, tous les deux ren­voyés de l’uni­ver­si­té de Ko­cae­li.

COLLIMATEUR

Ré­gu­liè­re­ment vi­sé par les au­to­ri­tés lo­cales pour ses rap­ports, le scien­ti­fique est au­jourd’hui em­pri­son­né pour ses prises de po­si­tion sur la

ques­tion kurde. «Il faut rap­pe­ler que le thème du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique est une ques­tion cen­trale de la po­li­tique de la Tur­quie, quels que soient les par­tis au pou­voir. Alors dès qu’un scien­ti­fique pointe du doigt quelque chose, l’Etat à un

ré­flexe d’au­to­dé­fense», pour­suit la cher­cheuse.

Un sort si­mi­laire semble au­jourd’hui me­na­cer Bülent Sik. Cet en­sei­gnant –éga­le­ment ex­clu de son uni­ver­si­té –est ac­tuel­le­ment dans le collimateur de la justice pour avoir di­vul­gué au pu­blic les ré­sul­tats d’une en­quête sa­ni­taire com­man­dée par le mi­nis­tère de la San­té por­tant sur trois ré­gions du pays,

dont la pro­vince de Ko­cae­li. «Les conclu­sions de l’étude ont mon­tré que, dans ces ré­gions, les pré­lè­ve­ments de terre, d’eau, d’ali­ments et d’air de cer­taines zones ré­si­den­tielles conte­naient des sub­stances chi­miques toxiques en quan­ti­tés sus­cep­tibles de cau­ser des dom­mages à la san­té. La quan­ti­té d’ar­se­nic, de plomb, d’alu­mi­nium dans l’eau par exemple dé­pas­sait les li­mites pré­co­ni­sées par l’OMS», s’in­quiète-t-il. Mais ré­vé­ler ces chiffres re­vien­drait à «re­con­naître la res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment, ex­plique le cher­cheur.

C’est la rai­son la plus dé­ter­mi­nante pour ex­pli­quer leur vo­lon­té de taire les ré­sul­tats de l’étude.» «Vous sa­vez à quoi ser­vait cette ré­gion avant ?» in­ter­roge Ali (1), as­sis sur sa ter­rasse, sur­plom­bant Di­lo­va­si. «C’était le ver­ger de l’Em­pire ot­to­man», pré­cise-t-il, en re­gar­dant avec amer­tume cette plaie in­dus­trielle au coeur de la ver­dure. Pour­tant, per­sonne ici ne songe à par­tir, faute de moyens. Dé­non­cer les agis­se­ments des en­tre­prises? «On a fait des ac­tions, on s’est plaints au­près de la mai­rie, on a fait ve­nir des mé­dias turcs, mais rien n’a chan­gé. Et plus de la moi­tié des fa­milles ici sont consti­tuées d’ou­vriers, donc évi­de­ment, s’ils se plaignent, ils perdent leur tra­vail», ex­plique l’un des frères d’Ali. Et de pré­sa­ger : «Le poids in­dus­triel est trop im­por­tant ici. L’ac­ti­vi­té conti­nue­ra, qu’im­porte le nombre de morts.»

A cause de la pol­lu­tion, Gülüm­sün, 8 ans, souffre d’asthme et d’al­ler­gies de­puis l’âge de 9 mois.

A Di­lo­va­si, le 30 mai. A l’image du reste de la pro­vince de Ko­cae­li, la ville s’est dé­diée corps et âme au sec­teur se­con­daire.

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