«EF­FET DE MODE»

Libération - - FRANCE -

Apeine ou­verts, dé­jà illé­gaux? Ces der­nières se­maines, des di­zaines de ma­ga­sins pro­po­sant du «can­na­bis light», à fu­mer, man­ger, ou à ap­pli­quer sous forme de crème, de baume ou d’huile sont ap­pa­rus en France. Les re­por­ters té­lé et de presse écrite se sont ain­si pres­sés au coeur du XIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris pour l’ou­ver­ture d’une en­seigne au nom évo­ca­teur de «Co­fy­shop», rue Ame­lot. «Le pre­mier cof­fee-shop de la ca­pi­tale», as­su­rait Ca­pi­tal, tan­dis que Ma chaîne étu­diante TV s’en­thou­sias­mait: «La pre­mière bou­tique de “weed” vient d’ou­vrir à Pa­ris !» Le pa­tron, aux anges, se fé­li­ci­tait pour sa pre­mière jour­née d’une rup­ture de stock, et ra­con­tait au Pa­ri­sien que, par­mi la foule de clients, il a même eu «des po­li­ciers qui sont re­par­tis avec leur sa­chet». Chan­ge­ment d’am­biance, mar­di. Les jour­na­listes n’étaient plus les bien­ve­nus. Il faut dire que lun­di soir, la Mis­sion in­ter­mi­nis­té­rielle contre les drogues et les conduites ad­dic­tives (Mil­de­ca) a un peu gâ­ché la fête en pu­bliant un rap­pel à la loi sé­vère. Cette mise au point met clai­re­ment un grand nombre de ces en­seignes hors la loi et plonge ce sec­teur, si­tôt émer­gé, dans un brouillard ju­ri­dique.

Au coeur de cette ef­fer­ves­cence, le CBD –pour can­na­bi­diol, un des com­po­sants du can­na­bis. A la dif­fé­rence du THC (té­tra­hy­dro­can­na­bi­nol), mo­lé­cule psy­choac­tive du chanvre, le can­na­bi­diol n’est pas consi­dé­ré comme un pro­duit stu­pé­fiant, comme ne cesse de le rap­pe­ler le mé­de­cin ad­dic­to­logue William Lo­wen­stein. La mo­lé­cule, louée pour ses pro­prié­tés re­laxantes, cal­mantes voire thé­ra­peu­tiques, avait d’abord fait son ap­pa­ri­tion dans les li­quides de ci­ga­rettes élec­tro­niques. Elle se dé­cline dé­sor­mais en mul­tiples pro­duits : gé­lules, ti­sanes, baumes cos­mé­tiques, su­cre­ries.

Le CBD est au­to­ri­sé en France à la condi­tion d’être ex­trait de plants de chanvre dont la te­neur en THC est in­fé­rieure à 0,2%. A cette concen­tra­tion, l’as­so­cia­tion Norml (Na­tio­nal Or­ga­ni­za­tion for the Re­form of Ma­ri­jua­na Laws) parle de can­na­bis ul­tra­light, à dif­fé­ren­cier du «can­na­bis light», qui est lé­gal en Suisse et qui, lui, peut al­ler jus­qu’à 1% de THC. Par com­pa­rai­son, la concen­tra­tion moyenne du can­na­bis sous forme d’herbe cir­cu­lant (illé­ga­le­ment) sur le mar­ché fran­çais était en 2016 de 11 %. D’abord ven­du sur le Net, le CBD gé­nère de­puis quelques se­maines une flo­rai­son de ma­ga­sins en dur, bien au-de­là du très mé­dia­ti­sé cof­fee-shop pa­ri­sien. Le Pa­ri­sien dé­comp­tait une di­zaine d’éta­blis­se­ments ou­verts (ou al­lant ou­vrir) en France, à Be­san­çon, Lille, Epi­nal, Pu­teaux, Ve­soul, ou bien­tôt Nan­cy et Metz. Un dé­compte très loin d’être com­plet. L’en­seigne Bio­ko­no­pia, qui gère trois ma­ga­sins en Suisse de­puis avril 2017, a dé­ci­dé de lan­cer une of­fen­sive à des­ti­na­tion du très pro­met­teur mar­ché fran­çais. Et af­firme à Libération vi­ser «trente ma­ga­sins».

Les pre­miers ont ou­vert à Hé­ri­court et Bel­fort. De­puis, ont sui­vi ou sui­vront Alt­kirch, Di­jon, Mon­té­li­mar, Mont­pel­lier, Saint-Quen­tin, Mul­house et Strasbourg. «D’ici la fin du mois de juin, une quin­zaine de ma­ga­sins de­vraient ou­vrir, as­sure la gé­rante de Bio­ko­no­pia, Ka­ro­li­na Willo­queaux. On a re­çu 100 de­mandes d’ou­ver­ture.» L’en­seigne es­time pou­voir four­nir la de­mande. Elle a mis en culture, en Suisse, des plants spé­ci­fique pour la France pré­sen­tant, après hy­bri­da­tion, des taux de THC conforme à la lé­gis­la­tion hexa­go­nale. Elle se four­nit éga­le­ment en Ré­pu­blique tchèque ou en Po­logne pour les huiles de CBD ou les in­fu­sions.

«Il y a un gros ef­fet de mode, et donc beau­coup d’ef­fet d’an­nonce, re­la­ti­vise le gé­rant de Root’s Seeds, un ma­ga­sin ayant ou­vert il y a quelques mois dans le XIe ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien. L’en­seigne compte cinq ma­ga­sins (dont les pre­miers à Alès) et es­père en ou­vrir quatre de plus pro­chai­ne­ment. Ces éta­blis­se­ments n’ont rien à voir avec les fa­meuses échoppes d’Am­ster­dam. Vous n’y trou­ve­rez pas d’herbe à ef­fet psy­cho­trope. Si d’au­cuns jouent vo­lon­tiers la confu­sion, la ma­jo­ri­té des en­seignes ré­futent d’ailleurs en bloc le terme de «cof­fee-shop». «C’est une ap­pel­la­tion ra­co­leuse et trom­peuse, es­time ain­si Frédéric de Gé­li­bert, gé­rant et pro­prié­taire de Root’s Seeds. On vend des fleurs bien sûr, mais sur­tout des crèmes, des baumes, des huiles etc. On est sur du bien-être, de la dé­tente. Par­ler de cof­fee-shop, c’est sug­gé­rer du can­na­bis ré­créa­tif. C’est af­fo­ler les gens et trom­per les consom­ma­teurs.» Même dis­cours du cô­té de Bio­ko­no­pia : «On n’a rien à voir avec un cof­fee-shop. On ne vient pas chez nous pour boire un verre et fu­mer, mais pour ache­ter un sham­pooing, une in­fu­sion ou une crème. Nous avons plus de 500 ré­fé­rences de pro­duits à par­tir de can­na­bis et seule­ment huit sont à fu­mer, ven­dus sous l’ap­pel­la­tion de sub­sti­tut de ta­bac. Les gens qui viennent ne sont pas des fu­meurs, ils veulent bé­né­fi­cier des bien­faits de la plante.»

TOUR DE VIS

Dans son com­mu­ni­qué, la Mil­de­ca en­tend mettre de l’ordre à pro­pos des «nom­breux pro­duits pré­sen­tés comme conte­nant du CBD ap­pa­rus sur le mar­ché fran­çais». Le com­mu­ni­qué rap­pelle d’abord que tout pro­duit conte­nant du can­na­bi­diol ex­trait de la plante de can­na­bis est in­ter­dit, sauf dé­ro­ga­tions. Une des condi­tions est donc que la plante ait une te­neur in­fé­rieure à 0,2 % en THC. Mais voi­là, la Mil­de­ca es­time que ce taux n’est pas un seuil de pré­sence de THC dans le pro­duit fi­ni… mais dans la plante elle-même. En clair, les pro­duits, et no­tam­ment les e-li­quides à base de CBD, sont «in­ter­dits s’ils contiennent du THC, quel que soit le taux […]. Or, des contrôles réa­li­sés dans cer­tains pro­duits pré­sen­tés comme conte­nant du CBD ont ré­vé­lé la pré­sence de THC». L’autre condi­tion est que «seules les graines et les fibres peuvent être uti­li­sées. L’uti­li­sa­tion des fleurs est quant à elle in­ter­dite». Une in­ter­dic­tion à la­quelle contre­vient al­lè­gre­ment la qua­si-to­ta­li­té des en­seignes. Le com­mu­ni­qué met en­fin en garde contre les al­lé­ga­tions thé­ra­peu­tiques, pré­ci­sant qu’en France, «les seuls pro­duits conte­nant du THC et du CBD pou­vant re­ven­di­quer des al­lé­ga­tions thé­ra­peu­tiques sont les mé­di­ca­ments au­to­ri­sés par l’Agence na­tio­nale de sé­cu­ri­té du mé­di­ca­ment et des pro­duits de san­té ou la Com­mis­sion eu­ro­péenne».

Un tour de vis trop sé­vère pour Ka­ro­li­na Willo­queaux, qui consi­dère que «le gou­ver­ne­ment es­saye de faire peur aux gens». La res­pon­sable de Bio­ko­no­pia conteste no­tam­ment l’in­ter­pré­ta­tion faite de la loi par la Mil­de­ca se­lon la­quelle le taux li­mite de 0,2 % de THC s’ap­plique au pro­duit d’ori­gine : «Il y a for­cé­ment des traces de THC dans le pro­duit fi­ni ! Quand on est sous 0,2 %, on se si­tue à des ni­veaux où il n’y a au­cun ef­fet psy­cho­trope.» L’en­seigne n’en­tend pas désar­mer. Ka­ro­li­na Willo­queaux ex­pli­quait mar­di à Libération avoir pris la plume «pour écrire à l’Ely­sée», avant de consul­ter un avo­cat dans la fou­lée. Elle as­sure: «On consi­dère qu’on res­pecte la loi.»

«La Mil­de­ca vient clai­re­ment de sif­fler la fin de la ré­cré», juge Oli­vier Hu­rel, de Norml France. L’as­so­cia­tion juge «très res­tric­tive» la mise au point des au­to­ri­tés, mais sans vrai­ment s’éton­ner non plus: «Ce n’est pas faute d’avoir pré­ve­nu. Mais cer­tains ac­teurs ont fait un peu n’im­porte quoi.» Et de poin­ter no­tam­ment la vente os­ten­ta­toire de fleurs par cer­tains. «C’est un point sur le­quel il n’y a au­cune am­bi­guï­té : les fleurs sont in­ter­dites, ex­plique Bé­chir Bou­der­ba­la, res­pon­sable ju­ri­dique de Norml. Une en­seigne qui en vend un peu, par­mi un pa­nel de pro­duits va­riés, ça peut pas­ser. Mais quand on voit que cer­tains éta­blis­se­ments réa­lisent 80 ou 90 % de leur chiffre d’af­faires sur les fleurs, dif­fi­cile de s’éton­ner de la ré­ac­tion de la Mil­de­ca. Si cer­tains n’avaient pas es­sayé de faire le buzz, on n’en se­rait peut-être pas ar­ri­vé là.»

«CHARTE ÉTHIQUE»

L’as­so­cia­tion avait ti­ré la son­nette d’alarme ce week-end. Dans une note pu­bliée sur son site, elle dé­plo­rait que «beau­coup de re­le­vés de per­qui­si­tions et de tests» avaient mon­tré «que cer­taines en­tre­prises qui ma­ni­pulent du CBD ven­daient par­fois à leur in­su, par mé­con­nais­sance ou manque de pré­cau­tions, des dé­ri­vés du chanvre ayant plus de 1% ou 2% de THC». L’as­so­cia­tion, qui en­tend pro­mou­voir une «charte éthique» pour les ac­teurs du sec­teur, a adres­sé mar­di une lettre à la Mil­de­ca. Elle y dé­plore la po­si­tion de la mis­sion sur le taux de THC. Et si elle ne conteste pas l’in­ter­dic­tion de la vente des fleurs, en l’état du droit, elle ap­pelle à une évo­lu­tion lé­gis­la­tive te­nant compte des usages et de «l’am­pleur du phé­no­mène», dans le cadre d’un débat po­sé. Vi­si­ble­ment consciente que le ba­rouf gé­né­ré ces der­niers jours au­tour des cof­fee­shops à la fran­çaise peut pro­fi­ter à quelques en­tre­pre­neurs, mais sû­re­ment pas à la cause du CBD. •

«On vend des fleurs, bien sûr, mais sur­tout des crèmes, des baumes… On est sur du bien-être, de la dé­tente. Par­ler de cof­fee-shop, c’est sug­gé­rer du can­na­bis ré­créa­tif. C’est af­fo­ler les gens et trom­per les consom­ma­teurs.» Frédéric de Gé­li­bert gé­rant de Root’s Seeds

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