Etriller les dé­chets

Jean-Pierre Si­mon L’agriculteur haut-mar­nais est une des têtes de pont de la ré­sis­tance contre le pro­jet d’en­fouis­se­ment des dé­chets nu­cléaires de Bure.

Libération - - LE PORTRAIT - Par AU­RÉ­LIE DELMAS Photo STÉ­PHANE LAGOUTTE. MYOP

Bien­ve­nue à «Bu­rel­ly­wood». Le pan­neau trône à l’en­trée de l’ex­ploi­ta­tion agri­cole de Jean-Pierre Si­mon. De­puis quelques se­maines, son han­gar de Cir­fon­taines-en-Or­nois (Haute-Marne) s’est trans­for­mé en pla­teau de tour­nage. La cin­quan­taine fi­nis­sante, il «fait l’ac­teur» aux cô­tés d’un col­lec­tif bi­gar­ré qui ima­gine un monde post-ca­tas­trophe nu­cléaire. De l’autre cô­té de la butte jus­te­ment, voi­ci le la­bo­ra­toire de re­cherche sur le sto­ckage des dé­chets nu­cléaires de Bure dont le ha­lo lu­mi­neux gâte la noir­ceur de la nuit. Cette gêne n’est qu’un pre­mier si­gnal. Se­lon toute vrai­sem­blance, il y au­ra bien­tôt là un centre d’en­fouis­se­ment (Ci­géo) pour ac­cueillir à 500 mètres sous terre des co­lis de dé­chets qui res­te­ront ra­dio­ac­tifs pen­dant des cen­taines de mil­liers d’an­nées.

Ce sa­me­di 16 juin, Jean-Pierre Si­mon contes­te­ra une nou­velle fois la «pou­belle nu­cléaire» lors d’une ma­ni­fes­ta­tion à Bar-le­Duc avec son trac­teur et sa bé­taillère, «en tête de cor­tège» . La pré­ci­sion n’a rien d’ano­din sa­chant qu’il a été condam­né à deux mois de pri­son avec sur­sis en octobre pour avoir prê­té ce ma­té­riel à des op­po­sants. A l’époque, Si­mon re­joi­gnait les troupes dans un bois après sa jour­née de tra­vail, à la lueur d’une lampe torche, et tout ce pe­tit monde pas­sait «des soi­rées en fo­rêt, à ré­flé­chir», se sou­vient son ami de la Confé­dé­ra­tion pay­sanne, Ro­main Ba­lan­dier. Après des an­nées de lutte contre l’Agence na­tio­nale pour la ges­tion des dé­chets ra­dio­ac­tifs (An­dra), Si­mon es­père en­core voir gran­dir la mo­bi­li­sa­tion ci­toyenne. Lui qui a co-or­ga­ni­sé le pre­mier fes­ti­val an­ti-«déch’nuc» en 1995 ex­plique qu’il «n’aime pas agi­ter l’épou­van­tail et res­sor­tir Tcher­no­byl et Fu­ku­shi­ma… Mais c’est quand même ça : ce­la coûte très cher et, en plus, ça va nous pé­ter à la gueule». Syn­di­qué, proche des as­so­cia­tions mais «élec­tron libre», il connaît bien les an­ciens mi­li­tants comme les jeunes ar­ri­vés au cours de la der­nière dé­cen­nie. S’il pou­vait choi­sir, l’ac­cent se­rait mis sur les al­ter­na­tives et il n’y au­rait pas de vio­lence dans les ac­tions car «ce­la fait du mal à la lutte».

«Loyal, per­sé­vé­rant, res­pec­tueux de la hié­rar­chie, mais ré­sis­tant quand il sent que les dés sont pi­pés.» Ain­si le dé­peint JeanMi­chel, son ami de­puis le col­lège qui as­sure qu’on peut croi­ser son pote en short jus­qu’au mois de novembre. En­semble, ils ont mul­ti­plié les ma­ra­thons et les concours d’or­tho­graphe. D’ailleurs, Jean-Michel n’est «pas sûr que Jean-Pierre connaisse ses propres li­mites phy­siques et men­tales». Il y a en ef­fet une dé­ter­mi­na­tion sans faille chez ce spor­tif : «J’ai un bon

coeur et de pe­tites pattes, je suis un fon­deur.» Et il a des convic­tions an­crées de longue date : «J’ai été “dé­pas­sion­né” du foot avec l’in­dus­tria­li­sa­tion du monde du bal­lon et sa fi­nan­cia­ri­sa­tion à ou­trance dans les an­nées 90. Parce que quand tout d’un coup on met des mil­lions pour ache­ter un gars qui va tout bou­le­ver­ser, on n’est plus dans le col­lec­tif.»

Alors, en dé­pit des ti­raille­ments, des em­brouilles ju­di­ciaires, de la sur­veillance des gen­darmes, des com­pli­ca­tions fa­mi­liales, des en­nuis de san­té, il conti­nue de prê­cher : «De­puis mon dé­sert, je ren­voie la balle à toutes les ré­gions de France.» En pra­ti­quant oc­ca­sion­nel, il conserve de son édu­ca­tion re­li­gieuse une liste de va­leurs: «Vé­ri­té, sin­cé­ri­té, sou­ci du par­tage, so­li­da­ri­té.» As­sis dans l’herbe entre une prai­rie et un champ de col­za, Si­mon se ré­vèle vo­lu­bile quand il évoque son par­cours. «Gosse de vieux», il en­chaîne en bon élève la classe unique à l’école com­mu­nale, l’in­ter­nat dans un col­lège «du pri­vé au­to­ri­taire», le ly­cée agri­cole, un BTS à Cler­mont-Fer­rand («la fête, les concerts les ba­lades… en­fin, tout ce qu’on veut !»), puis son ser­vice mi­li­taire.

Un par­cours qui lui forge une

«dis­ci­pline in­té­rieure» avec

«obli­ga­tion de ré­sul­tats».

Après, «c’est le col­lier», rit-il les deux mains au­tour du cou. Adieu tour du monde et sac à dos, il re­prend la ferme

fa­mi­liale. «Je me­su­rais la contrainte de traire deux fois par jour, 365 jours dans l’an­née. C’est comme une vo­ca­tion. Mais il ne fal­lait pas que l’ex­ploi­ta­tion ré­gresse au ni­veau tech­nique», jus­ti­fie-t-il au­jourd’hui pour ex­pli­quer qu’il n’a pas pris le temps d’être globe-trot­ter.

Passent alors presque trente ans, «le nez dans le gui­don». L’agriculteur s’in­té­resse à la sé­lec­tion des vaches lai­tières, par­ti­cipe à des concours d’élevage tout en se gar­dant de construire une «usine à vaches». Vient le temps des pre­mières ma­nifs en tant que syn­di­ca­liste où il va dé­ver­ser des ca­mions de lait et blo­quer des usines. «Chi­mie, lob­bys, crise de la vache folle… Ce­la fait vingt ans qu’on colle tout sur le dos des pay­sans qui sont des fu­sibles», dé­plore-t-il.

Lui-même tou­jours dans un sys­tème conven­tion­nel en po­ly­cul­ture, il es­time que les pay­sans ont une part de res­pon­sa­bi­li­té et annonce fiè­re­ment pou­voir se pas­ser du «gly­pho» de­main si né­ces­saire. Au dé­but des an­nées 2000, il em­bauche une sa­la­riée, mère de trois bam­bins, avec la­quelle il en au­ra trois autres. La ges­tion est au cor­deau : «140 hec­tares, 350 000 litres de lait, ce­la reste peu pour faire vivre tant de monde.» Le lait se fait moins ré­mu­né­ra­teur, la pres­sion monte, les «im­bro­glios fa­mi­liaux» se mul­ti­plient. Jean-Pierre Si­mon vend ses vaches et hé­site à li­qui­der pour s’ins­tal­ler ailleurs. D’au­tant que l’An­dra fait des ponts d’or à tous les pro­prié­taires de la ré­gion pour ac­qué­rir du ter­rain. Mais s’at­ta­cher à l’agence, c’est se bâillon­ner. En 2014, il dé­cide fi­na­le­ment de res­ter. Seul. L’agriculteur a ache­té tout le fon­cier sur le­quel il tra­vaille, et a conser­vé sa li­ber­té de pa­role. On le voit même, par­fois, sur les pla­teaux té­lé­vi­sés. «L’at­ti­tude de Jean-Pierre dé­note, sa­lue Ro­main Ba­lan­dier. C’est très cou­ra­geux dans un contexte où les agri­cul­teurs sont des tai­seux.» D’au­tant que sa condam­na­tion a son­né comme une mise en garde pour les autres pay­sans. Pu­di­que­ment, Jean-Pierre Si­mon dit qu’avec tout ça, il a tra­ver­sé son «14-18», mais que les choses vont «plu­tôt mieux».

Main­te­nant, son ob­jec­tif est de lais­ser sa ferme (il dit «mon ou­til») dans de bonnes mains d’ici cinq ans. Peut-être que son fils de 16 ans, qui s’oriente vers le mé­tier, se­ra in­té­res­sé. Si­non, il hé­ber­ge­ra d’autres pro­jets : une as­so­cia­tion de cher­cheurs sur le mo­dèle de la Com­mis­sion de re­cherche et d’information in­dé­pen­dantes sur la ra­dio­ac­ti­vi­té (Crii­rad) afin d’ob­ser­ver les consé­quences de Ci­géo sur les terres. Ou une struc­ture d’ac­cueil des mi­grants. L’an der­nier, il a dé­jà prê­té un ter­rain à «Pi­voine», un mi­li­tant qui a ache­té un ter­rain dans le vil­lage. On y passe. Les to­mates poussent dans la cha­leur étouf­fante de la serre, des jeunes binent le po­ta­ger pour le li­bé­rer du li­se­ron pen­dant qu’un homme à cas­quette orange leur fait la lec­ture. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.