Sal­vi­ni ac­cuse Ma­cron de n’avoir re­lo­ca­li­sé que 640 mi­grants, contre 9 000 pro­mis. Est-ce vrai ?

Libération - - MONDE -

L’Ita­lie n’a pas de le­çon à re­ce­voir de la France. C’est en sub­stance ce qu’a ré­tor­qué Mat­teo Sal­vi­ni, le nou­veau mi­nistre de l’In­té­rieur ita­lien, au pré­sident fran­çais, qui avait dé­non­cé le «cy­nisme» et l’«ir­res­pon­sa­bi­li­té» de Rome pour son re­fus de lais­ser ac­cos­ter l’Aqua­rius.

«Le pays le plus en tort par rap­port à nous, c’est la France, qui n’a pris jus­qu’à pré­sent que 640 mi­grants quand elle s’était en­ga­gée pour 9 610 per­sonnes» ,aré­pon­du Mat­teo Sal­vi­ni dans une émis­sion té­lé, ajou­tant : «Au pré­sident fran­çais, je dis “Em­ma­nuel, si tu as le coeur aus­si gros que tu le dis, de­main nous te don­ne­rons les 9 000 mi­grants que tu t’étais en­ga­gé à prendre”.» Mat­teo Sal­vi­ni fait al­lu­sion au pro­gramme dit de «re­lo­ca­li­sa­tion» ini­tié en 2015 par la Com­mis­sion eu­ro­péenne, pour ré­par­tir des de­man­deurs d’asile entre les Etats membres de l’Union et «al­lé­ger» la charge de la Grèce et de l’Ita­lie. Trois ans après, le bi­lan fran­çais n’est ef­fec­ti­ve­ment guère re­lui­sant. Le dis­po­si­tif a été lan­cé au plus fort de la crise mi­gra­toire. Pour faire face aux 880 000 ar­ri­vées de mi­grants en 2015 dans l’Union eu­ro­péenne, la Com­mis­sion avait ima­gi­né un dis­po­si­tif tem­po­raire et ex­cep­tion­nel de «re­lo­ca­li­sa­tion», au dé­part de la Grèce et de l’Ita­lie et vers d’autres pays membres, pour les de­man­deurs d’asile. Il s’agis­sait, au nom de la so­li-

da­ri­té eu­ro­péenne, de par­ta­ger l’ac­cueil des de­man­deurs, pe­sant qua­si ex­clu­si­ve­ment sur quelques pays d’ac­cueil. Le mé­ca­nisme, très contes­té par cer­tains Etats, avait été lan­cé en deux temps.

En mai 2015, la Com­mis­sion eu­ro­péenne avait d’abord de­man­dé aux Etats membres de re­lo­ca­li­ser 40 000 per­sonnes. Au terme de dis­cus­sions entre les mi­nistres des Etats membres, les pays s’étaient en­ga­gés à re­lo­ca­li­ser 32 500 per­sonnes. Quelques mois plus tard, en sep­tembre, la Com­mis­sion avait ajou­té 120 000 per­sonnes sup­plé­men­taires à re­lo­ca­li­ser, mais cette fois en as­si­gnant un ob­jec­tif à chaque Etat sur la base de cri­tères pré­cis (population, PIB, etc.). Au to­tal, les Etats membres s’étaient vus as­si­gner la tâche d’ac­cueillir 98 255 per­sonnes : 34 953 de­puis l’Ita­lie et 63302 de­puis la Grèce (1). Après deux an­nées de fonc­tion­ne­ment, le mé­ca­nisme a ces­sé d’être contrai­gnant ju­ri­di­que­ment en sep­tembre 2017. Mais il conti­nue tou­te­fois à être en­cou­ra­gé sur le mode du vo­lon­ta­riat par la Com­mis­sion, qui pu­blie ré­gu­liè­re­ment un état des lieux du dis­po­si­tif. Et les der­nières don­nées montrent que l’ob­jec­tif n’a pas été at­teint, loin s’en faut.

Au 31 mai 2018, la Com­mis­sion eu­ro­péenne in­di­quait ain­si que 34 689 de­man­deurs d’asile avaient été re­lo­ca­li­sés de­puis l’Ita­lie et la Grèce sur le ter­ri­toire des Etats par­ti­ci­pants à l’ef­fort de re­lo­ca­li­sa­tion. Soit 35,3 % de l’ob­jec­tif glo­bal de 98 255.

Ce pour­cen­tage moyen cache de très fortes dis­pa­ri­tés. Cer­tains pays ont re­fu­sé de jouer le jeu. Trois pro­cé­dures d’in­frac­tion ont été ou­vertes en 2017 contre la Hon­grie et la Po­logne, qui n’avaient pro­cé­dé à au­cune re­lo­ca­li­sa­tion pen­dant le pro­gramme, ain­si que contre la Ré­pu­blique tchèque.

La France, avec 25,5 % de son ob­jec­tif (5 029 per­sonnes ac­cueillies pour un ob­jec­tif de 19 714) est en des­sous de la moyenne, et très loin des meilleurs élèves comme la Fin­lande (95,3 %) ou la Suède (80,9 %). L’Allemagne, qui a ac­cueilli 10 825 de­man­deurs sur un ob­jec­tif de 27 536, est à 39,3 %.

La très grande ma­jo­ri­té des per­sonnes ac­cueillies en France l’ont été de­puis la Grèce (4 394). Si on re­garde les seules re­lo­ca­li­sa­tions de­puis l’Ita­lie, qui ont jus­ti­fié la pique de Mat­teo Sal­vi­ni, le bi­lan fran­çais est ef­fec­ti­ve­ment très mau­vais. La France n’a ac­cueilli que 635 per­sonnes ve­nant de la pé­nin­sule, soit peu ou prou les 640 évo­qués par le mi­nistre de l’In­té­rieur ita­lien. Une mi­sère par rap­port à l’ob­jec­tif as­si­gné (7 115), même si le mi­nistre ita­lien exa­gère un tout pe­tit peu en par­lant de «9 610 per­sonnes».

Pour quelles rai­sons les Etats, et a for­tio­ri la France, n’ont-ils pas at­teint leurs ob­jec­tifs ? «Il y a plu­sieurs rai­sons», ex­plique Yves Pas­couau, pré­sident de l’as­so­cia­tion Eu­ro­pean Mi­gra­tion Law : «Ilya d’abord la vo­lon­té des Etats. Mais aus­si le fait que cer­tains pays ont pu avoir des dif­fi­cul­tés à convaincre les mi­grants de ve­nir. En­fin, entre le moment où l’ob­jec­tif chif­fré de re­lo­ca­li­sa­tion a été pris et le moment où le dis­po­si­tif s’est réel­le­ment mis en place, cer­tains mi­grants s’étaient “re­lo­ca­li­sés” tout seuls.» In­ter­viewé jeu­di ma­tin par BFM, Di­dier Les­chi, di­rec­teur gé­né­ral de

l’Of­fice fran­çais de l’immigration et de l’in­té­gra­tion (Ofii), a in­sis­té sur la faible at­trac­ti­vi­té de la France au­près de cer­tains de­man­deurs d’asile pour ex­pli­quer le nombre étique de re­lo­ca­li­sa­tions

de­puis l’Ita­lie : «Le dis­po­si­tif n’a pas fonc­tion­né. Les Ita­liens de­man­daient aux mi­grants s’ils vou­laient ve­nir en France. Et les per­sonnes sus­cep­tibles d’être re­lo­ca­li­sées, c’était es­sen­tiel­le­ment des hommes so­ma­liens, éry­thréens, de la corne de l’Afrique, qui en gé­né­ral de­mandent plu­tôt à al­ler dans les pays d’Eu­rope du Nord, en Allemagne ou en An­gle­terre, et qui ne sou­hai­taient pas ve­nir en France.» (1) 54 000 re­lo­ca­li­sa­tions pro­po­sées de­puis la Hon­grie, mais re­fu­sées par Vik­tor Orbán, ont été re­tran­chées de l’ob­jec­tif.

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