Comment se dit «fake news» en fran­çais ?

Dé­bats sé­man­tiques (et sur­réa­listes) la se­maine der­nière à l’As­sem­blée na­tio­nale. Faute de temps, l’exa­men de la pro­po­si­tion de loi controversée re­la­tive à la «ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion» a été re­por­tée au mois de juillet. Il ne reste plus que 155 ame

Libération - - IDÉES -

La nuit était dé­jà bien avan­cée lorsque fut dis­cu­té de­vant une As­sem­blée presque vide, 54 dé­pu­tés seule­ment pour le der­nier vote, l’ar­ticle 1 de la loi sur la «ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion». Per­sonne n’y croyait plus d’ailleurs, il de­ve­nait évident dès l’après-mi­di que ja­mais cette loi ne se­rait adop­tée avant la clô­ture. Elle le se­ra peut-être dans la tor­peur es­ti­vale. Pour­tant, c’est la même loi qui était pré­sen­tée comme dé­ci­sive, aus­si bien pour la qua­li­té de l’in­for­ma­tion que pour la pré­ser­va­tion de la sin­cé­ri­té des fu­tures élec­tions gé­né­rales, telles que la pré­si­den­tielle. On sui­vait d’une oreille dis­traite les es­car­mouches, les nom­breux rap­pels au rè­gle­ment, le re­jet des amen­de­ments de l’op­po­si­tion, on cher­chait à com­prendre cette af­fir­ma­tion cryp­tique lan­cée par une dé­pu­tée de la ma­jo­ri­té: «Ce n’est pas la vé­ri­té de l’in­for­ma­tion que nous re­cher­chons, mais bien la vé­ri­té des scru­tins.» Il était un peu triste de voir, si tard et de ma­nière si confuse, exa­mi­ner ce qui dé­li­mite le champ d’ap­pli­ca­tion de la loi.

On at­ten­dait la dis­cus­sion de la fa­meuse dé­fi­ni­tion des fausses in­for­ma­tions, qui était de l’aveu gé­né­ral un cau­che­mar épis­té­mo­lo­gique : «Toute al­lé­ga­tion ou im­pu­ta­tion d’un fait dé­pour­vue d’élé­ments vé­ri­fiables de na­ture à la rendre vrai­sem­blable.» Tout a été dit ou presque : une al­lé­ga­tion peut être dé­pour­vue d’élé­ment vé­ri­fiable sans être pour au­tant fausse, ce qui la rend vé­ri­fiable n’est pas for­cé­ment ce qui la rend vrai­sem­blable, de nom­breuses in­for­ma­tions vraies étaient ju­gées to­ta­le­ment vrai­sem­blables au dé­part… et, à l’in­verse, elles peuvent être vrai­sem­blables sans pour au­tant être vraies. Bref, rien ne mar­chait, dans ce qui était pour­tant l’ar­ticle phare de cette loi. On était donc d’au­tant plus cu­rieux de voir par quoi elle se­rait rem­pla­cée : il au­rait été pos­sible de s’en pas­ser, ce qui semble être l’op­tion du gou­ver­ne­ment, et d’es­ti­mer qu’une fausse in­for­ma­tion est une in­for­ma­tion qui se trouve… être fausse, en lais­sant pour la par­tie concer­nant le ré­fé­ré un juge dé­ci­der, quand il en se­rait ain­si de ma­nière «ma­ni­feste». Mais le mot «ma­ni­feste» man­quait : le juge de ré­fé­ré est un juge de l’évi­dence, il est ex­clu qu’il se lance dans une en­quête épi­neuse dans le dé­lai de qua­rante-huit heures qui est pré­vu pour cette pro­cé­dure courte. La rap­por­teure pro­po­sa alors de rem­pla­cer la dé­fi­ni­tion par : «Toute al­lé­ga­tion ou im­pu­ta­tion d’un fait in­exacte ou trom­peuse consti­tue une fausse in­for­ma­tion.» C’était presque pire : pire, parce que cette ca­rac­té­ri­sa­tion n’est tou­jours pas une dé­fi­ni­tion et qu’il est pos­sible d’ajou­ter à l’en­vi des choses qui se­ront de fausses in­for­ma­tions sans avoir dé­fi­ni ce terme : tout ca­niche est un chien, certes, mais, même en ajou­tant le saint­ber­nard et le bas­set, ce­la ne nous donne pas une dé­fi­ni­tion du mot «chien». Pire aus­si, car à sup­po­ser que l’on par­vienne à s’en­tendre sur ce qui est trom­peur, ce qui est bien la ques­tion quand on parle de «ma­ni­pu­la­tion», il est dif­fi­cile de voir à par­tir de quand un énon­cé de­vient «in­exact». Une in­for­ma­tion ré­vé­lant qu’un mi­nistre pos­sède un compte ban­caire en Suisse et qui évo­que­rait son mon­tant en se trom­pant de dix eu­ros est in­exacte. Ce n’est pas la même chose pour­tant que de se trom­per sur l’exis­tence de ce compte ou

9,90 quelles€ même sa lo­ca­li­sa­tion : on n’a rien dit tant qu’on n’a pas dit in­exac­ti­tudes étaient pré­oc­cu­pantes, et il y a fort à pa­rier que ce sont pré­ci­sé­ment les in­exac­ti­tudes qui sont «trom­peuses». Pire en­fin, car le «ou» dans «in­exacte ou trom­peuse», ouvre trop lar­ge­ment les choses, en rai­son de la confu­sion du pre­mier terme : com­man­der au maître d’hô­tel «quelque chose à man­ger ou un fi­let de tur­bot» n’est pas la meilleure idée. Si ce­la est ris­qué au res­tau­rant, il n’y a pas de rai­son pour que ce­la le soit moins lorsque l’on res­treint des li­ber­tés.

Le pro­blème semble être le sui­vant : cette loi sert deux fins au moins. Elle en­cadre une pro­cé­dure en ré­fé­ré, qui doit se dé­rou­ler dans l’ur­gence, elle vise à pré­ci­ser les rôles et les de­voirs de «co­opé­ra­tion» des grandes pla­te­formes et d’autres as­pects qui re­lèvent du soft po­wer. «Nous pro­po­sons une dé­fi­ni­tion gé­né­rale, af­fir­mait Mme Mout­chou dans la séance en ques­tion, parce que cette dé­fi­ni­tion de la “fausse in­for­ma­tion” ne vaut pas seule­ment pour le juge des ré­fé­rés, mais aus­si, par exemple, pour le de­voir de co­opé­ra­tion. Ce qui re­lève du juge des ré­fé­rés est plus pré­cis et nous ajou­tons des cri­tères.»

Le «fake», en an­glais, c’est ce qui est «bi­don». […] Les fake news usurpent le sé­rieux de la presse ou d’autres pu­bli­ca­tions sans re­po­ser sur le même tra­vail de vé­ri­fi­ca­tion, sans ac­cep­ter les mêmes res­pon­sa­bi­li­tés.

Dans le pre­mier cadre, pré­ci­sé par des cri­tères, il est sou­hai­table que la faus­se­té soit «ma­ni­feste», dans le se­cond il est tout à fait en­vi­sa­geable qu’elle n’ap­pa­raisse qu’au terme d’une en­quête, comme du reste la plu­part des vé­ri­tés im­por­tantes. Mais dans un cas comme dans l’autre, comme il s’agit de li­mi­ter la li­ber­té d’ex­pres­sion, il reste né­ces­saire de dire à quoi la loi s’ap­pli­que­ra. La dé­fi­ni­tion ne peut donc pas être trop vague, mais plus elle se­ra pré­cise moins elle a de chances de bien cou­vrir les deux pans de la loi.

En­fin, nous tour­nons en rond à cause d’un pro­blème mal po­sé.

Fake news dit plus et dit autre chose que «fausse in­for­ma­tion», et ce se­rait rendre un bien étrange hom­mage à l’ac­tuel pré­sident amé­ri­cain que de lui lais­ser le mo­no­pole de cette ex­pres­sion, qui lui sert prin­ci­pa­le­ment à at­ta­quer la presse de qua­li­té. Le fake, en an­glais, c’est ce qui est «bi­don», c’est la contre­fa­çon, bref, c’est ce qui au mieux pré­sente l’ap­pa­rence de la chose, sans être la chose. De la fausse mon­naie n’est tout sim­ple­ment pas de la mon­naie. Des fake news sont par­fois fausses, mais la plu­part du temps elles ne le sont même pas : mal sour­cées, uni­la­té­rales, in­si­gni­fiantes, dé­tour­nant d’autres in­for­ma­tions plus im­por­tantes… Elles usurpent le sé­rieux de la presse ou d’autres pu­bli­ca­tions sans re­po­ser sur le même tra­vail de vé­ri­fi­ca­tion, sans ac­cep­ter les mêmes res­pon­sa­bi­li­tés. C’est tout ce­la qui est en jeu quand on s’in­quiète d’une éven­tuelle dé­té­rio­ra­tion de la qua­li­té de l’in­for­ma­tion, et le ma­ni­fes­te­ment faux n’en est qu’une par­tie, le dé­li­bé­ré­ment trom­peur une plus pe­tite par­tie en­core. On trouve sur le site de la CIA une ver­sion du ma­nuel de sa­bo­tage de 1944 de l’OSS (si ce n’est pas un fake !). Dans la par­tie concer­nant l’in­for­ma­tion et les ins­ti­tu­tions, on voit très clai­re­ment qu’in­tro­duire de la confu­sion peut être un ob­jec­tif aus­si im­por­tant que per­sua­der du faux. L’ins­truc­tion 12b men­tionne ain­si le fait de «don­ner des ex­pli­ca­tions longues et in­com­pré­hen­sibles» comme un ex­cellent moyen pour créer de la confu­sion. Il est dom­mage que cet ob­jec­tif de dé­sta­bi­li­sa­tion, in­tro­duire de la confu­sion dans des dé­bats pu­blics, ne soit pas pris aus­si sé­rieu­se­ment que la trom­pe­rie ma­ni­feste, et il se­rait dan­ge­reux d’an­crer une source ma­ni­feste de confu­sion dans le texte même de la loi.

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