Comment la co­lère des gi­lets jaunes s’est trans­for­mée en émeutes

Libération - - LA UNE - Par PIERRE-HEN­RI AL­LAIN (à Rennes), TRIS­TAN BERTELOOT (en Seine-et-Marne) et SYL­VAIN MOUILLARD (à Sen­lis) Pho­to BO­RIS AL­LIN. HANS LU­CAS

Ils ne sou­tiennent pas les «cas­seurs» mais ne sont pas sur­pris par l’es­ca­lade, ver­bale et phy­sique, du mou­ve­ment. Si la plu­part des ma­ni­fes­tants ren­con­trés cette se­maine par «Li­bé­ra­tion» se veulent pa­ci­fiques, ils pointent aus­si du doigt une stra­té­gie plus que mus­clée des forces de l’ordre.

«Un chien, quand il a faim, il fi­nit par mordre», lâche Marc, désa­bu­sé. Ce gi­let jaune de Sen­lis, an­cien ou­vrier de la mé­tal­lur­gie, n’a pas par­ti­ci­pé aux deux der­nières ma­ni­fes­ta­tions à Pa­ris. Il n’a pas vu les «cas­seurs» s’en prendre aux forces de po­lice, il n’a pas éri­gé de bar­ri­cade dans les rues de la ca­pi­tale, il n’a pas suf­fo­qué dans une at­mo­sphère char­gée de gaz la­cry­mo­gènes. Lui est res­té dans l’Oise, où il s’est bor­né à «te­nir» le rond-point de l’au­to­route A1 : am­biance bon en­fant, klaxons de sou­tien des au­to­mo­bi­listes et des chauf­feurs de poids-lourds, bra­se­ros au­tour des­quels on re­fait le monde. Pour­tant, Marc n’est pas sur­pris par les ac­cès de vio­lence qui émaillent la mo­bi­li­sa­tion des gi­lets jaunes de­puis trois se­maines. Comme beau­coup, il a vu les images des Champs-Ely­sées tour­ner en boucle sur les chaînes d’in­for­ma­tion en conti­nu. Il a aus­si en­ten­du le ré­cit de ses ca­ma­rades par­tis ma­ni­fes­ter à Pa­ris, dont l’une a d’ailleurs été bles­sée par un jet de pro­jec­tile. Comme lui, la plu­part des gi­lets jaunes ont fait le constat de cette ten­sion gran­dis­sante. Sur les groupes Fa­ce­book qui struc­turent le mou­ve­ment, par exemple. Quelques mi­nutes de lec­ture suf­fisent à me­su­rer l’am­pleur du res­sen­ti­ment et de l’es­ca­lade ver­bale. Prin­ci­pale cible des at­taques, Em­ma­nuel Ma­cron est qua­li­fié, pêle-mêle, de «Mi­cron Ier», «Ma­ca­ron» ou «Ma­crotte». Son épouse est at­ta­quée plus vio­lem­ment en­core, tan­dis que tous les mi­nistres sont qua­li­fiés de «sbires».

«PRISE DE L’ÉLY­SÉE»

L’ico­no­gra­phie ré­vo­lu­tion­naire ne manque pas, avec de nom­breux pho­to­mon­tages mon­trant le pré­sident de la Ré­pu­blique pas­sant sous la guillotine. Ces pu­bli­ca­tions, par­fois par­ta­gées des mil­liers de fois, ap­pellent dé­sor­mais ou­ver­te­ment à l’in­sur­rec­tion et à la «prise de l’Ely­sée». Eric Drouet, un des porte-pa­role au­to­pro­cla­més des gi­lets jaunes, ne s’en cache pas. Sur une de ses nom­breuses vi­déos, il dit: «Sa­me­di, ce se­ra l’abou­tis­se­ment fi­nal. C’est l’Ely­sée.» In­ter­ro­gé jeu­di, le chauf­feur rou­tier de Seine-et-Marne as­su­mait crâ­ne­ment : s’il ar­ri­vait de­vant le pa­lais, «eh bien on rentre de­dans».

Cette rhé­to­rique des ré­seaux so­ciaux semble être mise en ap­pli­ca­tion dans la vie réelle. Il­lus­tra­tion lun­di à Nan­gis, en Seine-et-Marne. La réunion du groupe lo­cal de gi­lets jaunes a failli dé­bu­ter par deux mi­nutes de si­lence. La pre­mière pour «les ha­bi­tants du XVIe ar­ron­dis­se­ment, parce qu’ap­pa­rem­ment ils se sont plaints» des vio­lences du 1er dé­cembre –mais «on va aus­si pro­po­ser de nou­velles re­ven­di­ca­tions, comme ça ils se sen­ti­ront concer­nés eux aus­si: plus de bulles dans le cham­pagne, plus de ve­lours dans les voi­tures à 300000 eu­ros». La deuxième pour «tous les bles­sés face aux CRS». Les cas­seurs ? Très rares sont les gi­lets jaunes à les sou­te­nir ou­ver­te­ment. A Rennes, «nous sommes pa­ci­fistes à 100 %», as­sure le groupe. «Quand j’ai vu qu’on s’at­ta­quait aux mo­nu­ments de l’his­toire de France, j’étais aus­si en co­lère, c’est in­ac­cep­table», ra­conte Er­wan, un des porte-pa­role du mou­ve­ment, chau­dron­nier-sou­deur de pro­fes­sion. Ici, on at­tri­bue les vio­lences à des «cas­seurs» ex­té­rieurs au

mou­ve­ment, des «ex­tré­mistes» qui «foutent le bor­del». Mais la sé­pa­ra­tion ef­fec­tuée par le gou­ver­ne­ment entre gi­lets jaunes «mo­dé­rés» et «ra­di­caux» ne semble pas plus ef­fec­tive. A l’image de plu­sieurs mou­ve­ments so­ciaux des der­nières an­nées (ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ma­ni­fes­ta­tions contre la loi tra­vail), la fron­tière entre la mi­no­ri­té la plus éner­vée et le gros des troupes ap­pa­raît plus que po­reuse. A mi­ni­ma, une so­li­da­ri­té de cir­cons­tance semble opé­rer. Mais il n’est pas rare non plus de voir un pri­mo­ma­ni­fes­tant prê­ter main-forte aux plus ra­di­caux, ici pour éri­ger une bar­ri­cade, là pour scan­der des slo­gans hos­tiles aux forces de l’ordre.

«MA­TRA­QUER» PAR LES TAXES

La stra­té­gie d’un main­tien de l’ordre plus que mus­clé contri­bue aus­si à res­ser­rer les liens entre ma­ni­fes­tants. «On n’est pas là pour cas­ser du flic. C’est nos flics. On en a be­soin tous les jours», in­siste Er­wan, le Ren­nais. Gaë­tan, lui aus­si très en­ga­gé, ap­puie : «Je ne cau­tionne pas la vio­lence. Mais quand nous sommes al­lés ma­ni­fes­ter l’autre jour de­vant le centre de trai­te­ment des amendes, on s’est aus­si fait ta­bas­ser gra­tui­te­ment.» Un autre gi­let jaune, de Seine-et-Marne: «Il y a certes des cas­seurs, mais c’est une mi­no­ri­té. Les autres, qui étaient à la base to­ta­le­ment pa­ci­fiques, se sont re­bel­lés à force de se faire ta­per des­sus.» Un de ses com­pa­gnons juge que «quand la po­lice ar­rête pas de ca­nar­der, faut bien qu’on se dé­fende».

A Rennes, Er­wan évoque cette autre vio­lence qu’il doit conte­nir lors­qu’«on ne peut plus man­ger cor­rec­te­ment à par­tir du 15 du mois» ou qu’il se fait «ma­tra­quer» par les taxes. «Quand les en­fants nous de­mandent d’al­ler à Dis­ney­land et qu’on leur dit non, c’est violent mais on n’a pas le choix.»

La dé­fiance per­ma­nente en­vers la com­mu­ni­ca­tion­gou­ver­ne­men­ta­leet­les­mé­dias n’aide pas, ali­men­tant l’im­pres­sion d’un coup mon­té en haut lieu. Par­mi le groupe des Seine-et-Mar­nais, Da­mien as­sure avoir «un té­moin qui ra­conte avoir vu un homme je­ter une bou­teille sur un groupe, puis avoir in­té­gré le cor­don de CRS en pre­nant des tapes ami­cales sur l’épaule». Ju­lie dit avoir vu «de ses propres yeux» des CRS «ba­lan­cer des gre­nades sur des ca­mions de pom­piers de­puis les toits des im­meubles». «Les vrais cas­seurs, les po­li­ciers, ils les connaissent, sou­tient un homme. Ils les ar­rêtent pas. Tout ça, c’est vou­lu.»

A Nan­gis, on hé­site sur la conduite à te­nir sa­me­di. Le groupe craint que le gou­ver­ne­ment les fasse en­core pas­ser pour des cas­seurs. «Et si on blo­quait le pé­riph pour em­pê­cher les cas­seurs d’en­trer dans Pa­ris?» tente un d’eux. Un co­or­di­na­teur pro­pose de «re­joindre la marche pour le cli­mat. Comme ça on est sûr de pas être confon­dus». D’autres s’in­quiètent: «C’est bien de se battre pour l’ave­nir, avance Isa­belle, 59 ans. Mais à force d’échauf­fer les es­prits, il y au­ra des drames.» Même sen­ti­ment chez Jean, 81 ans, mo­bi­li­sé à Sen­lis: «Je suis un peu désa­bu­sé parce que le mou­ve­ment donne l’im­pres­sion de stag­ner. J’ai peur de ce qui va se pas­ser sa­me­di, qu’il y ait un mort.» Ar­naud, lui, n’est pas prêt à lâ­cher l’af­faire. «On va haus­ser le ton car le gou­ver­ne­ment ne nous donne pas le choix. C’est mal­heu­reux, mais il faut cas­ser pour se faire en­tendre.» •

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