Deux phi­lo­sophes ana­lysent la dy­na­mique des af­fron­te­ments

Pour le phi­lo­sophe Fré­dé­ric Gros, les élites sont si­dé­rées par le ca­rac­tère hé­té­ro­clite et in­édit de la mo­bi­li­sa­tion des gi­lets jaunes. Se­lon lui, il faut ad­mettre l’exis­tence d’un cer­tain re­gistre de vio­lence.

Libération - - LA UNE - (1) Le Prin­cipe sé­cu­ri­té, Gal­li­mard, 2012.

Dans son der­nier livre, Dé­so­béir (Al­bin Mi­chel, 2017), il cher­chait les rai­sons de notre pas­si­vi­té face à un monde tou­jours plus in­éga­li­taire. Au­jourd’hui, une par­tie de la po­pu­la­tion s’in­surge et Fré­dé­ric Gros, phi­lo­sophe et pro­fes­seur à Sciences-Po, ana­lyse l’ex­pres­sion in­édite de la co­lère des gi­lets jaunes.

Sa­la­riés ou re­trai­tés, les gi­lets jaunes font par­fois preuve de vio­lence dans leurs pro­pos ou dans leurs gestes. Comment l’ex­pli­quez-vous ?

Dé­jà, il y a la part de vio­lences éma­nant d’une mi­no­ri­té de cas­seurs ou de grou­pus­cules ve­nant pour «en dé­coudre». Elle est in­con­tes­table, mais il faut com­prendre à quel point, en même temps, elle sus­cite un ef­froi émo­tion­nel et un sou­la­ge­ment in­tel­lec­tuel. On de­meure en ter­rain connu. Le vrai pro­blème, c’est qu’elle est mi­no­ri­taire. Elle est l’écume sombre d’une vague de co­lère trans­ver­sale, im­mense et po­pu­laire. On ne cesse d’en­tendre de la part des «res­pon­sables» po­li­tiques le même dis­cours: «La co­lère est lé­gi­time, nous l’en­ten­dons; mais rien ne peut jus­ti­fier la vio­lence.» On vou­drait une co­lère, mais po­lie, bien éle­vée, qui re­mette une liste des do­léances, en re­mer­ciant bien bas que le monde po­li­tique veuille bien prendre le temps de la consul­ter. On vou­drait une co­lère dé­ta­chée de son ex­pres­sion. Il faut ad­mettre l’exis­tence d’un cer­tain re­gistre de vio­lences qui ne pro­cède plus d’un choix ni d’un cal­cul, au­quel il est im­pos­sible même d’ap­pli­quer le cri­tère lé­gi­time vs. illé­gi­time parce qu’il est l’ex­pres­sion pure d’une exas­pé­ra­tion. Cette ré­volte-là est celle du «trop, c’est trop», du ras-le-bol. Tout gou­ver­ne­ment a la vio­lence qu’il mé­rite. Ce qui semble violent, n’est-ce pas aus­si le fait que ce mou­ve­ment ne suive pas les formes de contes­ta­tions ha­bi­tuelles ? Le ca­rac­tère hé­té­ro­clite, dis­pa­rate de la mo­bi­li­sa­tion pro­duit un ma­laise: il rend im­pos­sible la stig­ma­ti­sa­tion d’un groupe et le confort d’un dis­cours ma­ni­chéen. Il a pro­duit une si­dé­ra­tion de la part des «élites» in­tel­lec­tuelles ou po­li­tiques. Non seu­le­ment elles n’y com­prennent rien mais, sur­tout, elles se trouvent contes­tées dans leur ca­pa­ci­té de re­pré­sen­ta­tion, dans la cer­ti­tude confor­table de leur lé­gi­ti­mi­té. Leur seule porte de sor­tie, au lieu d’in­ter­ro­ger leur res­pon­sa­bi­li­té, consiste pour le mo­ment à dia­bo­li­ser ce mou­ve­ment, à dé­non­cer son cryp­to-fas­cisme. Ce­la leur per­met de prendre la pos­ture de dé­fen­seur de la dé­mo­cra­tie en pé­ril, de rem­part contre la bar­ba­rie et de s’hé­roï­ser une nou­velle fois. Cette forme de déso­béis­sance, cette vio­lente re­mise en cause des corps in­ter­mé­diaires et de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive consti­tuent-elles un dan­ger ?

Les risques sont grands et ce spon­ta­néisme re­pré­sente un réel dan­ger so­cial et po­li­tique. Mais on ne va quand même pas rendre res­pon­sables de la crise de la re­pré­sen­ta­tion dé­mo­cra­tique les per­dants de po­li­tiques orien­tées toutes dans le même sens de­puis trente ans. Nous payons la des­truc­tion sys­té­ma­tique du com­mun du­rant ces «Trente Ca­la­mi­teuses» : vio­lence des plans so­ciaux, ab­sence d’ave­nir pour les nou­velles gé­né­ra­tions, pour­suite folle d’une «mo­der­ni­sa­tion» qui s’est tra­duite par le dé­clas­se­ment des classes moyennes. La seule chose dont on puisse être mal­heu­reu­se­ment cer­tain, c’est du fait que les vic­times des dé­bor­de­ments ou des re­tours de bâ­ton se­ront les plus fra­giles.

Vous avez tra­vaillé sur la no­tion de sé­cu­ri­té (1), que pen­sez-vous de la ré­ponse de l’Etat après les ma­ni­fes­ta­tions et les dé­gra­da­tions ?

De la part, cette fois, des forces de l’ordre, on en­tend le même dis­cours: «Cette vio­lence est to­ta­le­ment in­édite, on n’avait ja­mais vu ça, un tel dé­fer­le­ment, une telle bru­ta­li­té.» Il ne fau­drait pas que cette mise en avant de la «nou­veau­té» ne serve d’écran à une aug­men­ta­tion de la ré­pres­sion.

Dans votre ré­cent livre, Dé­so­béir, vous ana­ly­siez les ra­cines de notre «pas­si­vi­té». Que s’est-il pas­sé pour que les gi­lets jaunes sortent du «confort» du confor­misme ?

Notre obéis­sance po­li­tique se nour­rit pour l’es­sen­tiel de la convic­tion de l’in­uti­li­té d’une ré­volte : «à quoi bon ?» Et puis vient le mo­ment, im­pré­vi­sible, incalculable, de la taxe «de trop», de la me­sure in­ac­cep­table. Ces mo­ments de sur­saut sont trop pro­fon­dé­ment his­to­riques pour pou­voir être pré­vi­sibles. Ce sont des mo­ments de ren­ver­se­ment des peurs. S’y in­ventent de nou­velles so­li­da­ri­tés, s’y ex­pé­ri­mentent des joies po­li­tiques dont on avait per­du le goût et la dé­cou­verte qu’on peut dé­so­béir en­semble. C’est une pro­messe fra­gile qui peut se re­tour­ner en son contraire. Mais on ne fait pas la le­çon à ce­lui qui, avec son corps, avec son temps, avec ses cris, pro­clame qu’une autre po­li­tique est pos­sible. Sommes-nous dans un grand mo­ment de déso­béis­sance col­lec­tive ?

Oui, une déso­béis­sance qui a comme re­père sûr sa propre exas­pé­ra­tion. On a tout fait de­puis trente ans pour dé­po­li­ti­ser les masses, pour ache­ter les corps in­ter­mé­diaires, pour dé­cou­ra­ger la ré­flexion cri­tique, et on s’étonne au­jourd’hui d’avoir un mou­ve­ment sans di­rec­tion po­li­tique nette et qui re­fuse tout lea­der­ship. Cette déso­béis­sance té­moigne pro­fon­dé­ment de notre époque. Il faut en prio­ri­té en in­ter­ro­ger les ac­teurs.

Re­cueilli par SO­NYA FAURE

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