Le bap­tême du feu de Laurent Nuñez, se­cré­taire d’Etat à la Sé­cu­ri­té

Laurent Nuñez Spé­cia­liste des ques­tions de sé­cu­ri­té, le se­cré­taire d’Etat au­près du mi­nistre de l’In­té­rieur est en pre­mière ligne à la veille des ma­nifs des gi­lets jaunes.

Libération - - LA UNE - Par WILLY LE DE­VIN Pho­to ÉDOUARD CAUPEIL

Ecou­ter Laurent Nuñez égrai­ner le fil de sa car­rière a quelque chose d’amu­sant. A 54 ans, il a dé­jà oc­cu­pé les postes les plus pres­ti­gieux de la Ré­pu­blique, mais ne sait ab­so­lu­ment pas pour­quoi! Jeune énarque, il se voit pro­po­ser par Claude Ba­land, un des ré­fé­rents sé­cu­ri­taires de la gauche, le poste de di­rec­teur de ca­bi­net de la pré­fec­ture de Sei­neSaint-De­nis. C’est un oui. Quatre ans plus tard, le pré­fet Bou­cault, autre émi­nence de la gauche po­li­cière, fait ap­pel à lui. Le poste est au­tre­ment plus pres­ti­gieux : être son di­rec­teur de ca­bi­net à la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris (PP), dite «l’Etat

dans l’Etat», qui veille sur la ca­pi­tale de­puis Na­po­léon. C’est un oui. Vient en­suite l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron. Ju­pi­ter étant no­vice en po­li­tique et peu câ­blé chez les ké­pis, le cas­ting pour les dif­fé­rentes di­rec­tions de po­lice fut com­pli­qué. Au jeu des pe­tits che­vaux, Laurent Nuñez était don­né vain­queur pour la Di­rec­tion gé­né­rale de la po­lice na­tio­nale (DGPN), apo­théose de tout pré­fet ex­pé­ri­men­té. Mais, ô sur­prise, c’est la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (DGSI), tour­men­tée par l’Etat is­la­mique, qui lui est pro­po­sée. Evi­dem­ment, c’est un oui. Ar­rive en­fin la fram­boise sur le va­che­rin: échau­dé par l’af­faire Be­nal­la, du­rant la­quelle il es­time avoir ava­lé les cou­leuvres, Gé­rard Col­lomb, alors mi­nistre de l’In­té­rieur, lâche le tra­pèze et file à Lyon. Ma­cron est dans les cordes, Hu­lot lui ayant sen­si­ble­ment fait le même coup un mois plus tôt. Le san­guin Chris­tophe Cas­ta­ner sa­live, mais l’Ely­sée juge utile de le flan­quer d’un tech­ni­cien re­con­nu. L’un des trois té­lé­phones que Laurent Nuñez garde à vue sonne fré­né­ti­que­ment ; et fi­gu­rez­vous que c’est un oui.

Voi­ci donc la ques­tion à 100 000 : pour­quoi s’ar­rache-t-on Laurent Nuñez? Un ra­pide son­dage es­quisse une piste : l’homme au­rait le don de bo­ni­fier les mai­sons dans les­quelles il passe. Une ex du ca­bi­net Ca­ze­neuve : «Nuñez ? C’est un type po­si­tif, bos­seur, qui se pose mille ques­tions. Il n’est pas dans les dogmes. Si un truc ne marche pas, il va étu­dier le pro­blème et ap­por­ter sa so­lu­tion.» Un des meilleurs connais­seurs du mi­cro­cosme po­li­cier : «Nuñez pré­sente plein d’avan­tages: il est consen­suel po­li­ti­que­ment, fi­dèle, et sur­tout, il ne traîne au­cune cas­se­role. Ça a l’air ano­din, mais entre les vieux ré­seaux de la gauche époque Joxe et les Sar­ko­boys tous bar­dés d’af­faires [Ber­nard Squar­ci­ni, Claude Guéant, Ch­ris­tian Flaesch, ndlr], son pro­fil ins­pire la

confiance.» Lé­gère sour­dine éma­nant, elle, d’un an­cien congé­nère de la PP : «Laurent Nuñez est as­su­ré­ment agréable et in­tel­lo, mais il est aus­si do­cile et dé­fé­rent en­vers son au­to­ri­té de tu­telle. Il a trop le sens de l’Etat pour oser chier dans la colle. Or, dans ce mi­lieu im­pi­toyable, il faut sa­voir dire merde à son mi­nistre.» S’il fal­lait une der­nière dé­mons­tra­tion de sa va­leur, il suf­fi­rait de no­ter que l’homme n’a ja­mais payé les pots cas­sés des lourdes tem­pêtes qu’il a pour­tant tra­ver­sées. La plaie du main­tien de l’ordre lui colle aux doigts comme le spa­ra­drap à ceux du ca­pi­taine Had­dock. En 2012-2013, il est der­rière les écrans de la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris lorsque la Ma­nif pour tous tente de prendre l’As­sem­blée na­tio­nale. Du­rant l’Eu­ro 2016, il est en poste à Mar­seille lorsque les hoo­li­gans russes font dé­ta­ler les An­glais sur le Vieux-Port. Il est donc à Beau­vau au­jourd’hui, alors que la contes­ta­tion fluo­res­cente me­nace de prendre l’Ely­sée ce sa­me­di. Tout à son flegme lé­gen­daire, l’in­té­res­sé es­père avoir trou­vé la mar­tin­gale tac­tique qui per­met­tra à Pa­ris de ne pas brû­ler une fois de plus. Il se dit «concen­tré et se­rein». Aux ori­gines, Laurent Nuñez est pour­tant… ins­pec­teur des im­pôts. Après une fac de droit à Tours, il in­tègre Ber­cy où il ren­contre son épouse, éga­le­ment fonc­tion­naire de l’ad­mi­nis­tra­tion fis­cale. En 1997, il est ad­mis à l’ENA, pro­mo Cy­ra­no de Bergerac, où il cô­toie Re­naud

Ve­del, pierre an­gu­laire de la sû­re­té de l’Etat sous Hol­lande. A sa sor­tie, un an après la mort du pré­fet de Corse

Claude Eri­gnac, il de­mande le mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Puis c’est la folle as­cen­sion : là où d’au­cuns quêtent leurs rêves une vie du­rant, Laurent

Nuñez est pas­sé du fisc à la

DGSI en à peine vingt ans. A Le­val­lois-Per­ret, écrin du ser­vice se­cret in­té­rieur, sa no­mi­na­tion est pour­tant ac­cueillie fraî­che­ment. L’om­bra­geux Thier­ry Mat­ta, nu­mé­ro 2 et pi­lier his­to­rique de la bou­tique, s’étonne qu’un pré­fet peu fa­mi­lier du ren­sei­gne­ment re­çoive de telles res­pon­sa­bi­li­tés. Il faut dire qu’avec son pré­dé­ces­seur, Pa­trick Cal­var, es­pion de haut de vol en son temps (cf. l’af­faire Tem­per­ville), Mat­ta avait à qui par­ler. Loin de se for­ma­li­ser, Nuñez a d’abord écou­té, puis agi. Il a guer­royé contre la ré­ten­tion d’in­for­ma­tions des dif­fé­rentes sous-di­rec­tions char­gées du contre-ter­ro­risme, de la contre-in­gé­rence et de la sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique. Sur­tout, il a ra­tio­na­li­sé les pro­cé­dures in­ternes par des in­di­ca­teurs d’ac­ti­vi­tés (nombre de notes pro­duites, par qui et sur quels su­jets) et en­cou­ra­gé les re­tours d’ex­pé­rience («re­tex») pour diag­nos­ti­quer les failles après chaque at­ten­tat. Un tra­vail de pré­fet en somme, qui a per­mis de sol­der l’er­ra­tique fu­sion DST-RG ini­tiée par Sar­ko­zy en 2008. «Les agents étaient de­man­deurs d’un pi­lo­tage plus ef­fi­cient. J’ai la pré­ten­tion de croire que mon pas­sage a été bé­né­fique à la DGSI mal­gré mes sup­po­sées ca­rences ini­tiales», es­time Nuñez. De ce monde du se­cret, il re­tient «l’ex­trême in­ten­si­té des cy­be­rat­taques qu’es­suie la France» et se fé­li­cite de la con­corde éta­blie avec les «cou­sins» du bou­le­vard Mor­tier : «Avec Ber­nard Emié

[di­rec­teur de la DGSE, ndlr], nous avons por­té pour la pre­mière fois des dos­siers com­muns à l’étran­ger, no­tam­ment en Tur­quie. Face aux très grandes puis­sances, il faut se dé­fendre de concert.» Les pa­rents de Laurent Nuñez, ori­gi­naire d’An­da­lou­sie, ont été ra­pa­triés d’Al­gé­rie en 1962. Le couple a choi­si Bourges pour re­trou­ver une tante, An­toi­nette, veuve d’un po­li­cier. Le père, ar­chi­tecte au­to­di­dacte – un temps ad­joint à la mai­rie de Bourges – et la mère, ins­ti­tu­trice, ont été «très pro­tec­teurs». Laurent Nuñez leur rend vi­site dès qu’un mo­ment de li­ber­té se dé­gage, ac­com­pa­gné de ses deux filles. Fé­ru de tau­ro­ma­chie, il par­court de­puis des dé­cen­nies les arènes es­pa­gnoles. Mais son pé­ché mi­gnon de­meure les matchs de l’OM. Pré­fet de po­lice de Mar­seille, il avoue n’avoir ja­mais man­qué une par­tie au Vé­lo­drome, «certes de­puis le PC sé­cu­ri­té !»

Plu­sieurs jours après notre ren­contre, il rap­pelle spon­ta­né­ment, un soir: «J’ai ou­blié de vous dire une chose. L’un des plus grands jours de ma vie est le 11 jan­vier 2015 [ma­ni­fes­ta­tion de

sou­tien à Char­lie Heb­do, ndlr]. J’ai res­sen­ti ce jour-là, une émo­tion in­des­crip­tible. J’ai pris la me­sure du de­voir im­mense de pro­tec­tion de mon pays qui m’in­com­bait. Et je me suis sen­ti à ma place.» •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.