Vio­lence à double tran­chant

Libération - - ÉVÉNEMENT - Par LAURENT JOF­FRIN

An­non­cer à son de trompe la vio­lence pour l’exor­ci­ser… Pour­quoi pas ? Per­sonne ne sou­haite, per­sonne ne doit sou­hai­ter, la ré­pé­ti­tion des émeutes qui ont as­som­bri la ma­ni­fes­ta­tion du 1er dé­cembre. Ni le gou­ver­ne­ment, ni les res­pon­sables syn­di­caux ou po­li­tiques, ni la grande masse des ma­ni­fes­tants. La baisse du prix de l’es­sence ou la hausse du smic ne valent pas la mort d’hommes ou de femmes. Ces in­tel­lec­tuels et ces mi­li­tants qui mettent sur le même plan la «vio­lence du sys­tème» et la vio­lence phy­sique, les bles­sés, morts ou han­di­ca­pés à vie, sont ir­res­pon­sables. Le «sys­tème» en ques­tion est une dé­mo­cra­tie : il existe d’autres moyens de se faire en­tendre. Ceux-là n’iront pas au che­vet des vic­times, si par mal­heur il y en a sa­me­di… Pour­tant, la vio­lence est là, la­tente, qui af­fleure par érup­tions spo­ra­diques. Il n’est pas in­ter­dit d’y ré­flé­chir : l’his­toire nous y in­vite. Souvent, les «émo­tions po­pu­laires» sont émaillées d’émeutes et de com­bats. Dans un pays où la fête na­tio­nale évoque – indirectement – la san­glante in­sur­rec­tion du 14 juillet 1789, la vio­lence po­pu­laire est au coeur de l’iden­ti­té fran­çaise. On la re­trouve en 1792, à l’avè­ne­ment de la Ré­pu­blique, en 1830, en 1848, en 1871. On se sou­vient aus­si des jac­que­ries du Moyen Age, de la ré­volte des Maillo­tins, des bar­ri­cades de la Ligue ca­tho­lique, des Fron­deurs de Ma­za­rin, des vi­ti­cul­teurs de l’Aude, des mi­neurs de 1947, des émeutes de 1968. Pire : dans les grandes pro­tes­ta­tions so­ciales, c’est souvent la vio­lence qui fait le vé­ri­table évé­ne­ment, qui in­ter­pelle les pou­voirs, qui les oblige – par­fois – au re­cul, aux conces­sions so­ciales. Les gi­lets jaunes ont bien com­pris que la re­cu­lade d’Edouard Phi­lippe est la consé­quence di­recte de l’émeute pa­ri­sienne de sa­me­di. En l’ab­sence de né­go­cia­tions, sans signe d’ou­ver­ture sur le pou­voir d’achat, la ten­ta­tion de re­com­men­cer obéit à un rai­son­ne­ment dan­ge­reux, condam­nable, mais mal­heu­reu­se­ment lo­gique. C’est pour­quoi les ap­pels au calme ne sont pas de trop. C’est pour­quoi il faut aus­si rap­pe­ler que la lo­gique de l’af­fron­te­ment est courte. La vio­lence af­fai­blit les pou­voirs, mais elle peut aus­si les ai­der. Souvent, dans la longue sé­rie des ré­vo­lu­tions fran­çaises, l’émeute et les bar­ri­cades ont dé­bou­ché sur une san­glante ré­ac­tion. L’opi­nion, après un sou­tien ini­tial, change de camp et ré­clame le re­tour à l’ordre, quel qu’en soit le prix. Après les «jour­nées» de la Ré­vo­lu­tion, Bo­na­parte étrangle la Ré­pu­blique au nom de l’ordre, comme son ne­veu LouisNa­po­léon ins­taure la dic­ta­ture, comme Thiers écrase la Com­mune. En 1968, les émeutes ré­pé­tées fi­nissent par faire bas­cu­ler les Fran­çais, qui donnent en juin une ma­jo­ri­té in­trou­vable à la droite. Un Ma­cron dé­va­lué peut se re­faire en se po­sant en ga­rant de l’ordre pu­blic, état d’ur­gence à la clé. L’émeute est une arme po­li­tique à double tran­chant. Nous n’en sommes pas là. Mais le temps presse. Les syn­di­cats ou­vriers, plus dé­mo­crates et plus avi­sés que le gou­ver­ne­ment, tendent la main. Ils ap­pellent à ma­ni­fes­ter dans le calme sa­me­di, pre­mière étape, mais de­mandent sur­tout qu’on se mette au­tour d’une table pour par­ler pou­voir d’achat, smic, re­traites et ISF. Ceux qui re­fu­se­ront cette main se­cou­rable pren­dront une lourde res­pon­sa­bi­li­té. On peut en­core re­ve­nir à une pro­cé­dure pa­ci­fique, ré­pu­bli­caine, le «Gre­nelle» so­cial et éco­lo­gique pro­po­sé il y a deux se­maines dé­jà par Laurent Ber­ger et que le pa­tro­nat ne ré­cuse pas, quelle que soit sa mé­fiance. La vio­lence est condam­nable, évi­dem­ment. Ceux qui re­fusent d’agir sur ses causes ne le sont-ils pas aus­si ? •

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