«J’ai vu leurs vi­sages d’en­fants poin­tés par un CRS avec un “flash-ball”»

Ines Bet­taieb en­seigne au ly­cée Si­mone-de-Beau­voir de Garges-lèsGo­nesse, dans le Vald’Oise, où un jeune a été bles­sé mer­cre­di par un tir po­li­cier. Elle a fait par­ve­nir ce texte à «Li­bé­ra­tion».

Libération - - ÉVÉNEMENT -

«Mer­cre­di 5 dé­cembre 2018, 21 h 23. J’ar­rive chez moi, le corps vi­dé de tout et l’es­prit ailleurs. Ce soir, dans le RER, j’ai pleu­ré. De mon es­prit une image ne s’ef­face plus de­puis la fin du jour : celle d’un CRS qui pointe son “flash-ball” (1) vers une masse d’élèves dont un qui me di­sait: “Mais ma­dame, je veux ren­trer en cours, moi. Et ça va comp­ter, les ab­sences ?” à qui je ré­pon­dais “mais en­fin, rentre chez toi, tu vois bien que ça va dé­gé­né­rer”. Ces élèves, à qui j’ap­prends, chaque jour, que l’Etat les pro­tège et qu’il ga­ran­tit leurs droits, leur per­met de s’ex­pri­mer li­bre­ment et d’être en­ten­dus, j’ai vu leurs têtes et leurs vi­sages d’en­fants poin­tés par un CRS avec un “flash-ball”. «Et je n’ar­rive pas, ce soir, à sor­tir de mon es­prit le vi­sage plein de sang d’un élève dont la joue vient d’être dé­chi­que­tée par un tir, qui rentre dans un ly­cée presque dé­sert pour se mettre à l’abri et qui re­part ra­pi­de­ment, em­por­té par le Sa­mu à l’hô­pi­tal. Je ne par­viens pas à me des­sai­sir du sen­ti­ment d’ef­froi qui m’a en­va­hie ce ma­tin au mo­ment où j’ai vu ce gar­çon tra­ver­ser la cour, et l’idée pre­mière qui m’est ve­nue – je ne peux pas lais­ser ceux qui sont à l’in­té­rieur voir ce qui est fait aux beaux vi­sages de nos jeunes. “Al­lez au CDI !” ai-je crié aux quelques-uns qui traî­naient dans le hall, en at­ten­dant que “ça” se calme.

«Alors ce soir, je m’as­sois et je pleure notre in­ap­ti­tude à ap­por­ter des ré­ponses par les mots, à construire le dia­logue qui, seul, pour­rait apai­ser. On me dit : “Mais, dans ce blo­cus dont tu parles, des jeunes lan­çaient des cailloux, cer­tains ont mis le feu à une pou­belle et à un arbre, d’autres ve­naient pour en dé­coudre.” J’en­tends tout ce­la, et je me ques­tionne. Suf­fit-il de lan­cer une poi­gnée de CRS épui­sés et ef­frayés pour étouf­fer dans la vio­lence ce que les jeunes veulent “dé­coudre” ? Par­tout en France, des élèves sont pas­sés à ta­bac, ar­rê­tés, mis en garde à vue, ju­gés trop ra­pi­de­ment ; des po­li­ciers, des gen­darmes et des CRS sont eux aus­si vic­times de vio­lence, en dé­tresse parce que trop peu nom­breux pour faire face à une vio­lence qui les dé­passe. Com­bien de temps faut-il en­core at­tendre pour se ques­tion­ner sur cette vio­lence ? On peut ré­pri­mer, en­fer­mer tous les jeunes qui se ré­voltent, qui brisent les pou­belles et mettent le feu long­temps en­core, mais quand don­ne­rons-nous la pa­role à ces jeunes ?

«Alors, je me sou­viens. Lorsque je pas­sais les con­cours de l’en­sei­gne­ment, en juin 2013, pou­vais-je ima­gi­ner qu’un jour, cette image se­rait pla­cée là, dans ma mé­moire, sans que rien, je crois, ne puisse dé­sor­mais l’ef­fa­cer ? J’avais réus­si un con­cours dif­fi­cile à l’école de la Ré­pu­blique qui m’avait per­mis, comme à d’autres pe­tits Fran­çais be­so­gneux, de trou­ver ma place dans la so­cié­té. On m’avait ap­pris qu’il fait bon gran­dir en France, puisque l’Etat est là. J’étais heu­reuse de pou­voir trans­mettre à mon tour les va­leurs qui avaient gui­dé mon che­min – li­ber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té.

«En 2014, lorsque j’ai été nom­mée pro­fes­seure d’an­glais à Garges-lès-Go­nesse, j’ai eu peur. On me di­sait : “C’est ter­rible, les jeunes sont vio­lents, il ne faut rien lais­ser pas­ser, si­non ils te bouffent.” Je suis ar­ri­vée en sep­tembre la peur au ventre, et pour­tant en juin je quit­tais mes élèves avec un pin­ce­ment au coeur. Ces élèves qui m’avaient dit, lorsque des po­li­ciers étaient ve­nus vé­ri­fier leur iden­ti­té de­vant le ly­cée, et que je m’in­sur­geais qu’on les traite ain­si : “Mais ma­dame, s’il y a des po­li­ciers, on est contents, on est pro­té­gés, vous vous ren­dez pas compte, y a des ka­lach­ni­kovs dans nos im­meubles.” J’avais alors com­pris que ces jeunes, qu’on m’avait pré­sen­tés comme des êtres dan­ge­reux, vou­laient la sé­cu­ri­té, comme tout le monde, et qu’ils ne dé­tes­taient pas la po­lice.

«Il y a eu les an­nées de lutte. On de­man­dait des moyens, plus de per­son­nel pour en­ca­drer les élèves. Nous avons per­du le sta­tut ZEP qui nous ga­ran­tis­sait quelques miettes, et on a conti­nué à nous ex­pli­quer qu’il fal­lait chan­ger de mé­thode, que les pays du Nord fai­saient mieux avec moins, que le nu­mé­rique al­lait tout chan­ger, et je ne sais quels ré­cits plus dé­li­rants les uns que les autres, qui nous par­laient de tout sauf de nous.

«J’ai lais­sé le mi­li­tan­tisme au pla­card et j’ai dé­ci­dé qu’après tout, je pou­vais agir à mon échelle. Je pou­vais en­sei­gner ma ma­tière, éva­luer les ré­sul­tats de mes élèves à l’échelle de la classe, leur don­ner l’en­vie d’ap­prendre, l’es­poir, leur per­mettre d’y croire, faire de la mé­di­ta­tion et du yo­ga, ac­cep­ter d’es­sayer toutes les mé­thodes in­no­vantes pos­sibles et ima­gi­nables, la classe in­ver­sée, le nu­mé­rique. Les ré­sul­tats res­taient les mêmes. Tou­jours un élève sur trois qui rate le bac en ter­mi­nale, beau­coup qui dé­crochent dans le su­pé­rieur, et un nombre gla­çant de jeunes qu’on croise dans la rue, et qui ne font “rien”.

«Alors, pour ne pas cé­der aux si­rènes du déses­poir, je leur ex­pli­quais qu’il fal­lait ap­prendre à ma­nier toutes les cordes du ci­toyen mo­dèle – tra­vail, école, vote, as­so­cia­tions, mi­li­tan­tisme – pour que nos di­ri­geants s’in­quiètent da­van­tage du sort des jeunes des ban­lieues pauvres et pro­posent des so­lu­tions po­li­tiques.

«Il y a quelques se­maines, j’ai croi­sé un de mes an­ciens élèves. C’est un jeune gar­çon qui n’a ja­mais réus­si à avoir son bac parce que sa fi­lière ne lui conve­nait pas. Après deux ten­ta­tives, il a dé­ci­dé d’ar­rê­ter les études. Lorsque je l’ai croi­sé, par ha­sard, de­vant le ly­cée, je lui ai de­man­dé ce qu’il fai­sait. Il m’a ré­pon­du : “J’at­tends, ma­dame.”»• (1) En réa­li­té, un lan­ceur de balles de dé­fense, Flash-ball étant la marque d’une des pre­mières armes com­mer­cia­li­sées sous cette ca­té­go­rie.

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