Al­le­magne Prise de tête au con­grès de la CDU

Réuni ce ven­dre­di à Ham­bourg, le par­ti d’An­ge­la Mer­kel, qui dé­mis­sionne après dix-huit ans de pré­si­dence, doit dé­si­gner son nou­veau chef. Le scru­tin in­ter­vient dans un contexte de fortes di­vi­sions entre les ailes cen­triste et conser­va­trice.

Libération - - MONDE - Par JO­HAN­NA LUYSSEN En­voyée spé­ciale à Ham­bourg

On l’an­non­çait de­puis des mois mais ça ne ve­nait pas, comme une pro­phé­tie an­cienne dont on ne sait pas quand elle ad­vien­dra. Mais cette fois, nous y sommes : le dé­but de la fin de l’ère Mer­kel com­mence ce ven­dre­di. Réunie en con­grès à Ham­bourg, la CDU, le par­ti chré­tien-dé­mo­crate qu’elle di­rige de­puis dix-huit ans, doit dé­si­gner ce ven­dre­di la per­sonne des­ti­née à lui suc­cé­der. Les 1001 dé­lé­gués du par­ti sont in­vi­tés à choi­sir entre trois can­di­dats as­sez di­vers po­li­ti­que­ment (lire ci­contre) mais qui s’ap­prêtent à sol­der avec plus ou moins d’en­thou­siasme l’hé­ri­tage cen­triste de la chan­ce­lière et à droi­ti­ser en­core da­van­tage la CDU.

Il y a d’abord sa suc­ces­seure dé­si­gnée, sa dau­phine An­ne­gret Kramp-Kar­ren­bauer, dite «AKK», 56 ans. Se­cré­taire gé­né­rale du par­ti et plu­tôt cen­triste, c’est le choix nu­mé­ro 1 de la chan­ce­lière car elle in­carne la conti­nui­té. Or c’est sans doute là que ré­side le pro­blème. Face à elle, deux can­di­dats en­tendent in­car­ner la rup­ture avec la ligne Mer­kel. D’une part, le fa­vo­ri : le mil­lion­naire Frie­drich Merz, 63 ans, un re­ve­nant des an­nées 2000, époque où il pré­si­dait le groupe par­le­men­taire de la CDU-CSU. Hu­mi­lié et évin­cé par la chan­ce­lière, le voi­ci dé­ci­dé à prendre sa re­vanche. D’autre part, dans le rôle de l’out­si­der, le bruyant mi­nistre de la San­té, l’ul­tra­con­ser­va­teur Jens Spahn, 38 ans, grand contemp­teur de la po­li­tique d’ac­cueil de la chan­ce­lière dé­cré­tée en 2015. Si ce der­nier a peu de chances d’être dé­si­gné, sa can­di­da­ture de­vrait tou­te­fois contri­buer à l’épa­nouis­se­ment de sa car­rière po­li­tique.

Dé­bous­so­lée

Qui se­ra élu ce ven­dre­di dans un scru­tin que l’on dit le plus ser­ré de­puis le duel Kohl-Bar­zel en 1971 ? Le vote est pré­vu à 15 heures. Mais ce sus­pense ne doit pas faire ou­blier que, pour les chré­tiens-dé­mo­crates, l’at­mo­sphère est sombre. Prendre les rênes de la CDU au­jourd’hui, ce­la si­gni­fie s’ins­tal­ler aux com­mandes d’un par­ti en crise. Une crise certes toute re­la­tive, puis­qu’il reste le pre­mier par­ti du pays, mais l’Union chré­tienne-dé­mo­crate est af­fai­blie, dé­bous­so­lée, ti­raillée de­puis des mois entre sa droite et son ul­tra­droite, avec en em­bus­cade une AfD en plein es­sor. Ré­sul­tat, le par­ti de ce­lui qui se­ra le lea­der de la droite pour les pro­chaines lé­gis­la­tives – pré­vues en prin­cipe en 2021, si l’ac­tuelle coa­li­tion n’ex­plose pas avant – na­vigue en pleine sau­dade.

Der­nier exemple en date : les dé­bats au­tour de l’ap­pro­ba­tion du pacte de l’ONU sur les mi­gra­tions, qui doit être adop­té à Mar­ra­kech lun­di et mar­di. Le par­ti doit se pro­non­cer ce ven­dre­di sur ce texte, pour­tant non contrai­gnant et dé­jà ap­prou­vé par le Bun­des­tag. Mais le voi­là en­core di­vi­sé: l’ex­trême droite a fait de ce pacte sa bête noire et l’Au­triche voi­sine l’a dé­jà re­je­té. Et puisque Mer­kel dé­fend âpre­ment ce pacte onu­sien, le vote des dé­lé­gués de la CDU en di­ra long sur leur état d’es­prit à l’égard de la chan­ce­lière. Ces re­mous à ré­pé­ti­tion ont en­gen­dré des ef­fets ca­la­mi­teux dans les urnes. Les der­niers ré­sul­tats élec­to­raux du par­ti l’at­testent. Dé­jà, lors des élec­tions fé­dé­rales de sep­tembre 2017, la CDU avait ob­te­nu 33 % des voix, score ju­gé très dé­ce­vant. De­puis, les choses ont em­pi­ré. Aux élec­tions ré­gio­nales de cet au­tomne, en Ba­vière puis en Hesse, le score du par­ti a chu­té de ma­nière spec­ta­cu­laire, avoi­si­nant les 26 %. La ques­tion à la­quelle per­sonne n’ose ré­pondre : que se pas­se­ra-t-il à l’été 2019, après les scru­tins tant re­dou­tés dans l’est du pays, no­tam­ment en Saxe et en Thu­ringe, où l’AfD do­mine? Et sur­tout, comment en­rayer cette mé­ca­nique de la dé­faite ?

En­ter­re­ment

Afin de conser­ver son poste de chan­ce­lière, Mer­kel a choi­si de faire ve­nir du sang «neuf» à la tête du par­ti. Cri­ti­quée sur sa po­li­tique mi­gra­toire, cri­blée d’at­taques ve­nant de l’ex­trême droite comme de son propre gou­ver­ne­ment, elle a dé­cla­ré for­fait. Et an­non­cé, fin oc­tobre, qu’elle lais­se­rait va­cant son fau­teuil de cheffe du par­ti. Sauf coup de théâtre, la per­sonne élue ce ven­dre­di pour­rait être le pro­chain lo­ca­taire de la chan­cel­le­rie. Le vote de Ham­bourg pro­met donc d’être cru­cial pour l’ave­nir de l’Al­le­magne. Quant à An­ge­la Mer­kel… Iro­nie de l’his­toire, le ma­ga­zine Forbes vient de l’élire pour la hui­tième fois consé­cu­tive «femme la plus puis­sante du monde». Cu­rieux pa­ra­doxe : femme de pou­voir aux yeux du monde mais chan­ce­lière sur le dé­clin, An­ge­la Mer­kel s’ap­prête sans doute à as­sis­ter à un en­ter­re­ment de pre­mière classe de sa po­li­tique cen­triste. •

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