Contre Ma­cron, une ex­plo­sion de haine

La haine en­vers le chef de l’Etat tou­jours si­len­cieux est de­ve­nue un mo­teur de la mo­bi­li­sa­tion. L’ex­pres­sion d’une dé­fiance en­vers un pré­sident per­çu comme ar­ro­gant, qui n’a pas com­pris que les res­sorts de son élection im­po­saient la mo­des­tie.

Libération - - LA UNE - ALAIN AUF­FRAY

Elle se dé­chaîne sur les rond­spoints de France et plus en­core sur les groupes Fa­ce­book de gi­lets jaunes. C’est une haine in­édite, mas­sive, plus vio­lente que celles qui ont pu pour­suivre Nicolas Sar­ko­zy ou Fran­çois Hol­lande. De­vant ses mi­nistres, Em­ma­nuel Ma­cron re­con­naît l’évi­dence : «C’est moi qui suis vi­sé.» Il en a fait l’ex­pé­rience mar­di soir au Puy-en-Ve­lay, quand il a bais­sé la vitre de sa voi­ture pour sa­luer les per­sonnes ras­sem­blées sur le trot­toir, à cô­té de la pré­fec­ture in­cen­diée le week-end der­nier. «Dé­mis­sion», «bâ­tard», «fils de pute»… avant de re­mon­ter pré­ci­pi­tam­ment la vitre, le chef de l’Etat au­ra eu le temps d’en­tendre ces mots, tout comme il au­ra pu voir des ma­ni­fes­tants cou­rir en vo­ci­fé­rant der­rière son vé­hi­cule…

CA­PA­CI­TÉ À CONVAINCRE

Cette dé­tes­ta­tion a lit­té­ra­le­ment ex­plo­sé de­puis trois se­maines, au point que le Pré­sident a fait sa­voir, à la veille de ce sa­me­di lourd de me­naces, qu’il se tai­rait pour ne pas «je­ter d’huile sur le feu». En­fer­mé dans son bu­reau, il consulte, ex­plique son en­tou­rage, pour ré­flé­chir aux mots qu’il de­vra pro­non­cer pour sor­tir de la crise. Que dire ? «Il doit mon­trer aux Fran­çais qu’il a com­pris ce qu’ils res­sentent à son égard», conseille un proche. «Il doit ab­ju­rer», re­com­mande un poids lourd du pré­cé­dent quin­quen­nat, qui at­tend de Ma­cron qu’il re­nonce so­len­nel­le­ment à son ar­ro­gance ju­pi­té­rienne. Cou­pé de «son» peuple, le chef de l’Etat est dé­sor­mais dans l’in­ca­pa­ci­té d’al­ler au con­tact des Fran­çais. C’était pour­tant sa marque de fa­brique, ces très longs bains de foule, dans les centres-villes comme dans les quar­tiers po­pu­laires, dans les zones ru­rales comme dans les outre-mer. Les échanges pou­vaient être ten­dus. Mais à grand ren­fort de gestes af­fec­tueux et de re­gards pé­né­trants, Ma­cron n’a ja­mais dou­té de sa ca­pa­ci­té à convaincre. Com­ment ex­pli­quer que le même homme, dix-huit mois plus tard, en soit à re­con­naître que sa simple ap­pa­ri­tion suf­fit à mettre le feu aux poudres ? Il y a d’abord, bien sûr, le cock­tail ex­plo­sif dans le­quel se mé­langent les pe­tites phrases ju­gées mé­pri­santes («po­gnon de dingue» et autres «Gau­lois ré­frac­taires»), les lar­gesses consen­ties aux «pre­miers de cor­dée» tan­dis que les re­trai­tés voyaient bon­dir la CSG. De quoi ali­men­ter la haine contre le «pré­sident des riches».

PÉ­CHÉ ORI­GI­NEL

Un fa­mi­lier de l’Ely­sée sou­ligne aus­si la di­men­sion psy­cho­lo­gique de cette dé­tes­ta­tion ex­plo­sive : «La haine, c’est l’amour dé­çu. Ce pré­sident a été cé­lé­bré comme un jeune phare. Beau­coup consi­dèrent qu’il n’est pas à la hau­teur de cette pro­messe.» Ce mar­cheur de la pre­mière heure constate, dé­so­lé, que Ma­cron n’a pas pu mo­bi­li­ser au-de­là de son socle élec­to­ral. «Parce qu’en­fer­mé dans son tête-à-tête avec le peuple, il a trans­for­mé en spec­ta­teurs ceux qui au­raient pu être ac­teurs», constate ce mar­cheur qui re­grette que la pré­si­dence ju­pi­té­rienne ait aban­don­né la pro­messe par­ti­ci­pa­tive du can­di­dat. Cet an­cien di­ri­geant du PS est plus sé­vère : «C’est beau­coup plus qu’une simple dé­cep­tion comme avec d’autres pré­si­dents. Ce n’est pas de l’im­po­pu­la­ri­té, c’est de la dé­tes­ta­tion. Les Fran­çais se sentent trom­pés, floués. Ils consi­dèrent qu’il ne de­vrait pas être là.» Se­lon lui, Ma­cron lui-même paie son pé­ché ori­gi­nel, ce­lui d’avoir pré­ten­du gou­ver­ner sans ja­mais avoir été élu au­pa­ra­vant, sans connaître «les réa­li­tés

des élec­teurs».

Cir­cons­tance ag­gra­vante, cet élu ve­nu de nulle part n’au­rait pas su com­prendre les condi­tions de son élection. Son sta­tut de rem­part contre Le Pen au­rait dû lui ins­pi­rer l’hu­mi­li­té en en­trant dans une lo­gique de coa­li­tion. «Mais il a vou­lu croire qu’il était “l’Elu” des Fran­çais. Il s’est pris pour le sau­veur du monde contre le po­pu­lisme», se dé­sole cet an­cien di­ri­geant PS. Gé­rard Col­lomb ne di­sait pas autre chose mi-sep­tembre sur BFM TV, trois se­maines avant sa dé­mis­sion. Il par­lait de «manque d’hu­mi­li­té», met­tait en garde contre «l’hy­bris», cette ma­lé­dic­tion des dieux qui frappent ceux qui se croient ca­pables de «tout em­por­ter».

En ma­cro­nie, on pointe aus­si l’in­ces­sant pro­cès en illé­gi­ti­mi­té ins­truit par toutes les op­po­si­tions : la droite fillo­niste qui n’a ja­mais di­gé­ré «le com­plot» qui a abat­tu son can­di­dat et la gauche qui voit en Ma­cron le traître su­prême. «De nom­breuses per­son­na­li­tés de l’an­cien sys­tème n’ont ja­mais re­non­cé à lui faire rendre gorge», confie un proche du chef de l’Etat. Tout en ad­met­tant que Ma­cron porte une forte res­pon­sa­bi­li­té, un mi­nistre se dit «cer­tain» que «la vio­lence et l’ir­res­pect» en­tre­te­nus de­puis dix-huit mois par les élus de l’an­cien monde au­ront pré­pa­ré cette ex­plo­sion de haine.

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