Les gi­lets jaunes, dé­fi pour le main­tien de l’ordre

Long­temps van­té par la po­lice, l’en­ca­dre­ment des ma­ni­fes­ta­tions en France fait l’ob­jet de cri­tiques de­puis le dé­but de la crise. Le mi­nistre de l’In­té­rieur pré­voit de le chan­ger «en pro­fon­deur».

Libération - - ÉVÉNEMENT - IS­MAËL HALISSAT

MO. Deux lettres pour main­tien de l’ordre public. Deux lettres pour l’une des plus grandes fier­tés du mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Deux lettres sy­no­nymes aus­si par­fois d’ar­bi­traire, de ré­pres­sion et de vio­lence. En lan­gage tech­no­cra­tique, il est ques­tion de «ges­tion dé­mo­cra­tique des foules». Ele­vé au rang d’art par les res­pon­sables de la po­lice et de la gen­dar­me­rie du­rant des dé­cen­nies, le main­tien de l’ordre à la fran­çaise est au­jourd’hui chan­ce­lant face au mou­ve­ment des gi­lets jaunes. Si l’or­ga­ni­sa­tion des uni­tés de forces mo­biles, spé­cia­li­sées en la ma­tière, est par­fai­te­ment adap­tée pour faire face à des vio­lences au sein d’un cor­tège dé­li­mi­té, le com­man­de­ment était à la peine sa­me­di der­nier pour écha­fau­der une stra­té­gie à même de conte­nir des pe­tits groupes mo­biles et épars. Une fé­bri­li­té qui en­tre­ra à coup sûr dans l’his­toire po­li­cière.

MAU­VAIS CAL­CUL

De telles scènes de vio­lences étaient in­édites à Pa­ris de­puis Mai 68. Près de 250 feux al­lu­més, dont 112 vé­hi­cules et 6 bâ­ti­ments in­cen­diés. 162 per­sonnes bles­sées, prises en charge par les hô­pi­taux pa­ri­siens. 378 ma­ni­fes­tants pla­cés en garde à vue. Un nombre his­to­rique de gre­nades la­cry­mo­gènes et ex­plo­sives ain­si que de balles en ca­ou­tchouc uti­li­sées. En cin­quante ans, les forces de l’ordre ont évi­dem­ment connu d’autres coups durs et échecs en la ma­tière, mais ja­mais des émeu­tiers n’ont sem­blé si proches de faire va­ciller le pou­voir. Sa­me­di der­nier, la mise en échec du dis­po­si­tif pré­vu vient en par­tie d’un mau­vais cal­cul tac­tique, mais aus­si po­li­tique. L’exé­cu­tif a fait le pa­ri d’une main ten­due vers les gi­lets jaunes en leur per­met­tant de se ras­sem­bler sur les Champs-Ely­sées à condi­tion d’ac­cep­ter un contrôle d’iden­ti­té et une fouille des sacs. La plu­part des ma­ni­fes­tants ont re­fu­sé la pro­po­si­tion et tous les heurts se sont pro­duits aux alen­tours de l’ave­nue. «C’était une si­tua­tion in­édite avec d’un cô­té une concen­tra­tion im­por­tante de per­sonnes à un en­droit, cu­mu­lé avec des ac­tions pé­ri­phé­riques très ra­pide. Alors qu’à la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris, il y a une tra­di­tion de ver­ti­ca­li­té en­core plus im­por­tante qu’ailleurs qui fait que les forces sont gé­né­ra­le­ment statiques, les bas­cules sont très lentes», ana­lyse l’an­cien gé­né­ral de gen­dar­me­rie Ber­trand Ca­val­lier, fin connais­seur du main­tien de l’ordre.

Sur le ter­rain, au­cune marge de ma­noeuvre n’est lais­sée aux agents, chaque mou­ve­ment est or­ches­tré par une chaîne hié­rar­chique qui re­monte jus­qu’au préfet. Et par­fois même jusque place Beau­vau. Ce jour-là, dans la salle de com­man­de­ment, au sous-sol de la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris, le mi­nistre de l’In­té­rieur, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, son se­cré­taire d’Etat, Laurent Nuñez, et le Pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe, constatent avec gra­vi­té la si­tua­tion. Les forces de l’ordre sont déso­rien­tées, ne par­viennent pas à lire la «phy­sio­no­mie» de la ma­ni­fes­ta­tion. Les huiles de la di­rec­tion de l’ordre public peinent à bâ­tir un plan pour cas­ser la solidarité entre les plus ra­di­caux et les autres, qui, en­semble, re­fusent la dis­per­sion. «Le bon public», ex­pres­sion iro­nique uti­li­sée à la pré­fec­ture de po­lice pour qua­li­fier les ma­ni­fes­tants qui s’or­ga­nisent en black bloc, est cette fois mi­no­ri­taire par­mi les émeu­tiers. La pré­fec­ture a per­du ses re­pères. «Les cas­seurs at­ten­daient que le ca­mion à eau ar­rive ou qu’il y ait du ren­fort pour re­tour­ner dans la foule. Comme ça, ils réus­sis­saient la

plu­part du temps à ne pas se faire ac­cro­cher. Ils ta­paient d’un cô­té, fou­taient le feu, puis re­par­taient d’un autre cô­té», ra­conte un po­li­cier de la BRI, pré­sent sur le ter­rain sa­me­di der­nier. Une or­ga­ni­sa­tion loin du tra­di­tion­nel cor­tège avec ses ma­ni­fes­tants les plus vi­ru­lents qui se placent à l’ar­rière ou à l’avant. Avec une qua­ran­taine de col­lègues, cette uni­té d’élite, plus ha­bi­tuée aux prises d’otages qu’aux mo­bi­li­sa­tions so­ciales, était char­gée sa­me­di d’en­chaî­ner les «in­ter­pel’» : «On se met­tait der­rière les CRS, de temps en temps ils ou­vraient les bou­cliers, on n’avait rien sur nous, on était en ci­vil juste avec un casque, donc on pou­vait cho­per ceux qui cou­raient le moins vite.»

ÉQUA­TION PÉ­RILLEUSE

Le mi­nistre de l’In­té­rieur ar­ri­vé aux com­mandes de­puis moins de deux mois a cher­ché à ras­su­rer les par­le­men­taires lors de deux au­di­tions te­nues coup sur coup. Lun­di à l’As­sem­blée na­tio­nale, mar­di au Sé­nat. Avec une ques­tion: la po­lice et la gen­dar­me­rie par­vien­dront-elles à gé­rer sans casse et sans drame la jour­née de mo­bi­li­sa­tion de ce sa­me­di ? Ac­cu­lé, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner a ga­ran­ti une ré­vi­sion «en pro­fon­deur» du mode opé­ra­toire des forces de l’ordre. «Le mi­nistre a pris une po­si­tion as­sez claire, à sa­voir un dis­po­si­tif plus mo­bile, mais la doc­trine du main­tien de l’ordre ne peut pas chan­ger en trois jours», re­lève le se­cré­taire gé­né­ral du Syn­di­cat des com­mis­saires de la po­lice na­tio­nale, Da­vid Le Bars. Pour ex­pli­quer la nou­velle tac­tique re­cher­chée, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner s’est li­mi­té à dé­rou­ler le fu­tur trip­tyque d’ac­tion des po­li­ciers et gen­darmes: «Mo­bi­li­té, ré­ac­ti­vi­té, fer­me­té.»

Et con­tact avec les cas­seurs ? L’équa­tion est pé­rilleuse pour le mi­nistre de l’In­té­rieur. De­puis une tren­taine d’an­nées, la te­nue à dis­tance des ma­ni­fes­tants est van­tée comme le prin­cipe fon­da­men­tal du main­tien de l’ordre pour évi­ter un mort.

Tout a bas­cu­lé le 6 dé­cembre 1986. A Pa­ris, les étu­diants sont en ef­fer­ves­cence contre le pro­jet de loi De­va­quet de ré­forme des uni­ver­si­tés. Le Quar­tier la­tin est oc­cu­pé, quelques bar­ri­cades en­flam­mées sont mon­tées. La pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris en­voie alors ses pe­lo­tons de vol­ti­geurs mo­to­cy­clistes. Ces bé­canes tout­ter­rain, rouges et ner­veuses, foncent dans les pe­tites rues. Un agent conduit la mo­to tan­dis que son bi­nôme dis­tri­bue des coups de bâ­ton aux ma­ni­fes­tants. Au même mo­ment, Ma­lik Ous­se­kine, 22 ans, sort d’un club de jazz. Des vol­ti­geurs le prennent en chasse. L’étu­diant se ré­fu­gie dans un im­meuble de la rue Mon­sieur-le-Prince. Trois po­li­ciers foncent alors dans le hall et le ta­bassent. Ma­lik Ous­se­kine ne se re­lè­ve­ra pas. Le len­de­main, l’émoi est na­tio­nal. Alain De­va­quet dé­mis­sionne et sa ré­forme de l’édu­ca­tion est aban­don­née. Les pe­lo­tons de vol­ti­geurs sont dis­sous. «Et deux ans plus tard, la droite, au pou­voir, perd les élec­tions, rap­pelle le jour­na­liste Da­vid Du­fresne, au­teur de Main­tien de l’ordre, livre ré­fé­rence sur le su­jet. A par­tir de cet évé­ne­ment, la mort d’un ma­ni­fes­tant a consti­tué le point au-de­là du­quel on ne peut pas al­ler.» Les pa­roles du préfet Mau­rice Gri­maud, qui était par­ve­nu à ré­pri­mer la ré­volte de Mai 68 sans drame à Pa­ris, pa­raissent bien loin­taines. Dans une lettre en­voyée à tous ses agents, il met­tait en garde contre le pé­ril qui me­na­çait les ins­ti­tu­tions en cas d’usage dis­pro­por­tion­né de la force : «Nous ga­gne­rons peut-être la ba­taille dans la rue, mais nous per­drons quelque chose de beau­coup plus pré­cieux et à quoi vous te­nez comme moi: notre ré­pu­ta­tion. […] Frap­per un homme à terre, c’est se frap­per soi-même en ap­pa­rais­sant sous un jour qui at­teint toute la fonc­tion po­li­cière.» Au­jourd’hui en­core, Ma­lik Ous­se­kine sym­bo­lise les vio­lences po­li­cières. Mais aus­si la han­tise de Beau­vau d’avoir à ré­pondre d’un ma­ni­fes­tant éten­du sur le sol.

Pour évi­ter d’avoir à af­fron­ter une nou­velle crise po­li­tique après un mort lors d’une ma­ni­fes­ta­tion, la phi­lo­so­phie de mise à dis­tance va être ren­for­cée. «Les im­pli­ca­tions sur notre ac­tion sont énormes. On a tous en tête que ce que l’on va faire peut avoir des consé­quences pour le gou­ver­ne­ment, ex­pose le co­lo­nel Sté­phane Fau­ve­let, res­pon­sable de la for­ma­tion des gen­darmes mo­biles au centre d’en­traî­ne­ment de Saint-As­tier (Dor­dogne). Si l’on com­met un acte grave, on va rompre l’équi­libre et em­pê­cher la pos­si­bi­li­té d’une né­go­cia­tion. C’est toute la dif­fi­cul­té du main­tien de l’ordre.» Des stra­té­gies de plus en plus dé­fen­sives des forces de l’ordre sont alors adop­tées. La pro­fes­sion­na­li­sa­tion ac­crue des uni­tés dé­diées, com­pa­gnies ré­pu­bli­caines de sé­cu­ri­té et gen­darmes mo­biles, contri­bue aus­si à une meilleure maî­trise de la force. Les uni­tés ne doivent plus bri­ser les ma­ni­fes­ta­tions pour les dis­per­ser, mais tentent de conte­nir le plus long­temps pos­sible les vio­lences et de re­pous­ser les contacts. Consé­quence : le re­cours mas­sif aux armes pour main­te­nir la dis­tance de sé­cu­ri­té avec les ma­ni­fes­tants. De­puis quelques an­nées, la mon­tée en puis­sance des armes «in­ter­mé­diaires» se ba­na­lise. C’est par exemple le cas du flash-ball, puis de son suc­ces­seur le lan­ceur de balles de dé­fense de 40 mm, uti­li­sés pour la ges­tion des foules de­puis le mi­lieu des an­nées 2000. In­ter­ro­gé en 1998 à ce propos, le chef du bu­reau des équi­pe­ments du ser­vice cen­tral des CRS de l’époque, Ch­ris­tian Ar­nould, s’in­quié­tait pour­tant de l’ar­ri­vée de cette nou­velle arme : «Sym­bo­li­que­ment, en ma­tière de main­tien de l’ordre, ce­la si­gni­fie que l’on tire sur quel­qu’un, alors que, de­puis des an­nées, on prend soin de ti­rer les gre­nades à 45 de­grés sans vi­ser les per­sonnes en face.» Le 1er dé­cembre à Pa­ris, les po­li­ciers ont ti­ré plus de 1200 de ces balles en ca­ou­tchouc.

AMPUTATIONS DE MEMBRES

A cet ar­se­nal s’ajoutent aus­si des gre­nades ex­plo­sives. En oc­tobre 2014, sur la ZAD de Si­vens, Rémi Fraisse, un mi­li­tant éco­lo­giste de 21 ans, re­çoit une gre­nade of­fen­sive OF-F1 de la gen­dar­me­rie, dont l’ex­plo­sion le tue sur le coup. Si l’usage de cette arme est aban­don­né, au­cun chan­ge­ment pro­fond n’est amor­cé. Un rap­port par­le­men­taire dé­dié à la ques­tion du main­tien de l’ordre conduit à un sta­tu quo. Une autre gre­nade, la GLI-F4, qui contient aus­si une charge de TNT, est main­te­nue en do­ta­tion. Elle a de­puis pro­vo­qué plu­sieurs amputations de membres, comme à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et cer­tai­ne­ment à Pa­ris et Tours ces der­nières se­maines dans le cadre du mou­ve­ment des gi­lets jaunes. Tou­te­fois, cette phi­lo­so­phie du main­tien de l’ordre à la fran­çaise souffre, de­puis une quin­zaine d’an­nées, d’une vraie en­torse. Les au­to­ri­tés cherchent de plus en plus à af­fi­cher un nombre consé­quent d’in­ter­pel­la­tions. Pour faire du chiffre et pour pou­voir «ju­di­cia­ri­ser» les dé­bor­de­ments, des ef­fec­tifs plus lé­gers vont al­ler au con­tact di­rect des ma­ni­fes­tants. Cette mis­sion est sou­vent confiée aux bri­gades an­ti­cri­mi­na­li­té, des ef­fec­tifs non for­més au main­tien de l’ordre. Cette stra­té­gie peut s’avé­rer contre-pro­duc­tive. La ges­tion pa­ri­sienne de la mo­bi­li­sa­tion contre la loi tra­vail en a été le par­fait exemple. En op­po­si­tion avec la doc­trine fran­çaise de la mise à dis­tance, le préfet de l’époque, Mi­chel Ca­dot, po­si­tion­nait les CRS et gen­darmes mo­biles au plus proche des ma­ni­fes­tants pour ten­ter de com­men­cer les in­ter­pel­la­tions dès le dé­part du cor­tège. Tout ça dans un nuage de gaz la­cry­mo­gène. Le slo­gan «Tout le monde dé­teste la po­lice» dé­pas­sait les rangs des plus dé­ter­mi­nés. En pré­vi­sion des très pos­sibles af­fron­te­ments de ce sa­me­di, l’Ely­sée dit re­dou­ter «une très grande vio­lence» d’«un noyau dur de plu­sieurs mil­liers de per­sonnes» qui vien­draient à Pa­ris

«pour cas­ser et pour tuer». En 2005, confron­té à plu­sieurs nuits d’émeutes en ban­lieue, Nicolas Sar­ko­zy, alors mi­nistre de l’In­té­rieur, use de la même rhé­to­rique: «L’en­jeu est as­sez simple: soit les bandes gagnent, soit la Ré­pu­blique l’em­porte. L’al­ter­na­tive est dans ce choix. C’est la force lé­gale de la Ré­pu­blique ou la force bru­tale des bandes. Ce se­ra donc la force lé­gale de la Ré­pu­blique. Ni vous ni nous n’avons le choix.» La com­mu­ni­ca­tion an­xio­gène de l’Ely­sée, comme celle de Sar­ko­zy à l’époque, ren­voie à l’autre grand prin­cipe du main­tien de l’ordre : im­pres­sion­ner pour conte­nir. Sur le ter­rain, ce­la s’ex­prime par la même scénographie : la sor­tie des vé­hi­cules blin­dés, la mise en place des com­pa­gnies de CRS, les fu­sils et lan­ceurs de balles bien en vue. Un cé­ré­mo­nial qui risque de ne pas suf­fire à em­pê­cher les vio­lences. Et la pos­sible mul­ti­pli­ca­tion des charges, avec ses dan­gers consi­dé­rables.

Pour faire du chiffre et «ju­di­cia­ri­ser» les dé­bor­de­ments, des ef­fec­tifs plus lé­gers vont al­ler au con­tact di­rect des ma­ni­fes­tants.

PHOTO BO­RIS AL­LIN. HANS LU­CAS

A Pa­ris le 1er dé­cembre, pen­dant le ras­sem­ble­ment des gi­lets jaunes.

PHOTO ALAIN NOGUES. SYGMA VIA GET­TY IMAGES

Ma­ni­fes­ta­tion à Pa­ris en 1986.

PHOTO JEAN POT­TIER. KHARBINA-TAPABOR

Des po­li­ciers à Pa­ris, le 11 mai 1968.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.