L’im­pos­sible re­con­nexion avec le peuple des dé­pu­tés LREM

Dé­mu­nis, ils ne par­viennent pas, faute d’in­ter­lo­cu­teurs par­mi les gi­lets jaunes, à re­nouer le con­tact avec une France très éloi­gnée de celle qui les a élus.

Libération - - ÉVÉNEMENT - LAURE EQUY

Ils ignorent à quel gi­let jaune se vouer. Sou­cieux d’éta­blir le con­tact pour ten­ter de cal­mer le jeu dans leur cir­cons­crip­tion, les élus LREM cherchent déses­pé­ré­ment des in­ter­lo­cu­teurs. D’or­di­naire, pour dé­mê­ler un conflit so­cial, ils peuvent comp­ter sur un lea­der syn­di­cal avec qui né­go­cier. Pas cette fois. «Les gi­lets jaunes, quel nu­mé­ro de té­lé­phone? Com­bien de di­vi­sions?» in­ter­roge le dé­pu­té LREM de la Manche Sté­phane Tra­vert. La désor­ga­ni­sa­tion as­su­mée du mou­ve­ment et le re­fus des ma­ni­fes­tants de confier leurs do­léances à des porte-pa­role les laissent désem­pa­rés. «Ils ne veulent pas de re­pré­sen­tant car cha­cun veut por­ter sa pro­blé­ma­tique per­son­nelle», dé­code l’élu de la Creuse Jean-Bap­tiste Mo­reau. «Dé­pu­tés, mi­nistres, Pre­mier mi­nistre, ils n’en ont rien à ta­per. Ils disent : “On est le peuple.” Ils re­jettent l’idée même de re­pré­sen­ta­tion. Et ça vaut pour nous comme pour eux. Ils ac­ceptent, à la li­mite, d’en­voyer un dé­lé­gué. Mais dans ce cas, ils veulent être pré­sents, eux aus­si», ra­conte le dé­pu­té de l’Hé­rault Jean-Fran­çois Eliaou.

Rodéo.

De­puis le dé­but du mou­ve­ment, les dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té ont connu de grands mo­ments de so­li­tude. Il y a ce­lui qui, après de la­bo­rieuses né­go­cia­tions, est par­ve­nu à faire ve­nir quelques émis­saires à sa permanence… à condi­tion de dif­fu­ser l’échange en Fa­ce­book Live pour ré­pondre aux com­men­taires pos­tés par ceux res­tés sur le barrage voi­sin. Un autre, convié par une dé­lé­ga­tion, était plu­tôt sur­pris de l’or­ga­ni­sa­tion: «Ils ont de­man­dé au maire de leur prê­ter une salle, loué des mi­cros, une so­no, pré­vu un dé­rou­lé.» Il s’est re­trou­vé face à une cen­taine de gi­lets jaunes, prié d’écou­ter les re­ven­di­ca­tions d’une ving­taine d’entre eux. Un troi­sième a de­man­dé un en­tre­tien à un co­or­di­na­teur, l’in­vi­tant à ve­nir en pe­tit co­mi­té. «Ils se pointent à 50. Ce­lui que j’ai contac­té me dit: “Ils vou­laient tous ve­nir, je n’ai rien pu faire.” Et il me de­mande de les sor­tir. A la fin, des cé­gé­tistes me glissent qu’ils vont ten­ter de ca­na­li­ser le ba­zar. J’en suis donc à es­pé­rer une res­pi­ra­tion par la CGT.» Main­te­nir le lien tient du nu­mé­ro de rodéo. Ren­con­trer une dé­lé­ga­tion de gi­lets jaunes n’est pas une ga­ran­tie de la re­trou­ver la se­maine sui­vante. «Des gens de bonne foi ar­rêtent parce qu’ils ont peur, d’autres se ra­di­ca­lisent dans leur ZAD de rond-point», constate un mar­cheur. «Il suf­fit qu’une tête dé­passe, qu’un type ac­cepte de dis­cu­ter pour qu’il soit im­mé­dia­te­ment contes­té par les autres qui ne veulent pas de lea­der», re­marque le dé­pu­té de Cha­rente Tho­mas Mes­nier.

«Ma­lé­fique».

Le mou­ve­ment est aus­si in­sai­sis­sable qu’in­sa­tiable. De­puis qu’il a sur­gi, ses re­ven­di­ca­tions ont mu­té à toute al­lure. «Il y a un mois, on par­lait avec eux du prix des car­bu­rants et de pou­voir d’achat. La se­maine sui­vante, une co­lère an­ti-Ma­cron est mon­tée. Dé­sor­mais, ils veulent sa des­ti­tu­tion et la dis­so­lu­tion de l’As­sem­blée na­tio­nale», ré­ca­pi­tule un ma­cro­niste. «Ils re­con­naissent aus­si que ça fait trente ans que ça couve et qu’à LREM, ça nous tombe des­sus. Manque de bol», com­plète Jean-Fran­çois Eliaou.

Une par­tie de la ma­jo­ri­té en­tre­voit un pa­ral­lèle entre l’émer­gence des gi­lets jaunes et celle d’En marche. An­ta­go­nistes sur le fond, les deux au­raient en com­mun la pro­messe ini­tiale d’un fonc­tion­ne­ment ho­ri­zon­tal et ci­toyen en op­po­si­tion aux for­ma­tions clas­siques. «Les gi­lets jaunes sont un peu notre mi­roir ma­lé­fique, avance un dé­pu­té LREM. Ils créent ce que nous avons fait il y a deux ans : faire re­mon­ter des pro­po­si­tions du ter­rain, com­men­cer à bâ­tir un pro­jet po­li­tique.» LREM en vient à mi­ser sur une struc­tu­ra­tion dans ce sens des gi­lets jaunes. «Nos op­po­sants sont nés», af­firme la dé­pu­tée de l’Ain Ol­ga Gi­ver­net, ap­pe­lant ce «mou­ve­ment po­li­tique pro­téi­forme» à «prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés au sein de notre dé­mo­cra­tie ré­pu­bli­caine». Mais il fau­dra du temps. Dans l’im­mé­diat, som­més par leur préfet de se faire dis­crets sa­me­di, les élus LREM s’ap­prê­taient à bais­ser le ri­deau de leur permanence.

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