La fièvre du sa­me­di soir monte à El Pa­so

Les Peaux-Jaunes sont sur le sen­tier de la guerre. Il va fal­loir en trou­ver de la bonne pour que le ca­lu­met de la paix les as­somme. L’Ely­sée se­ra-t-il Fort Ala­mo ?

Libération - - IDÉES/ - Par MATHIEU LINDON

Si j’ai bien com­pris, trop d’in­jus­tice tue l’in­jus­tice. On est d’ac­cord pour que le monde so­cial ne soit pas d’une éga­li­té par­faite, mais on vit dans l’idée qu’il s’agit plu­tôt de li­mi­ter cet état de fait que d’ajou­ter une louche qui fait dé­bor­der le vase. En même temps, c’est ce qu’a vou­lu faire le gou­ver­ne­ment à peine ar­ri­vé en ré­dui­sant le far­deau qui pe­sait sur les riches et eux seuls pour évi­ter qu’ils soient étran­glés par l’ISF et aillent dé­po­ser leurs mil­liards au pays du cho­co­lat et des gruyères. Il les a contraints à faire ruis­se­ler leurs ri­chesses sur le peuple avide de boire à la source d’abon­dance jus­qu’à plus soif. Mais ça n’a pas marché. Tout bien ana­ly­sé, il semble que le gou­ver­ne­ment se soit trom­pé d’in­jus­tice. A re­gar­der plus at­ten­ti­ve­ment, il ap­pa­raît que le pays re­gorge aus­si de pauvres qui se mul­ti­plient plus ra­pi­de­ment que les riches. En tant que pauvres, nor­ma­le­ment, ils n’ont pas à la ra­me­ner pour ex­pli­quer au gou­ver­ne­ment quoi faire alors qu’ils n’ar­rivent dé­jà pas à s’en sor­tir dans leurs propres comptes. Les payeurs ne sont pas les conseilleurs. Mais trop de si­lence tue le si­lence. Quand par ex­tra­or­di­naire ils prennent la pa­role, ce n’est pas pour la lâ­cher tout de suite et pas non plus pour mur­mu­rer. Quoi qu’en pensent l’un et les autres, Em­ma­nuel Ma­cron et eux ont un point en com­mun : ils ne font pas dans le tact. Ça casse à tour de bras, dans ces af­faires : ça casse le code du tra­vail, ça casse du pou­let, ça casse le sta­tut de la SNCF, ça casse des banques et l’Arc de triomphe. Per­sonne n’y va à la pe­tite cuillère. Main­te­nant, c’est comme les An­glais avec leur Brexit: tout se passe comme s’il fal­lait en sor­tir pour s’en sor­tir. On nous parle de crise de­puis des an­nées, mais une crise n’est pas cen­sée être l’état nor­mal, une crise qui dure n’est plus une crise. On di­rait une pous­sée de crise contre la­quelle le doc­teur Ma­cron n’a pas la bonne po­tion ma­gique pour sor­tir. Quand la mar­mite ne bout plus, c’est la rue qui prend le re­lais. Le peuple, c’est comme le lait sur le feu : on a beau l’avoir à l’oeil, tout à coup ça dé­borde. C’est une nou­velle ver­sion du en même temps, le en même temps pas du tout. Tout le monde est contre le Pré­sident, les ex­trêmes sans comp­ter les autres jus­qu’au centre. Il doit re­gret­ter le bon temps du cli­vage gau­che­droite. C’est l’au­tomne fran­çais avec son slo­gan qui nous vient d’Ara­bie : dé­gage.

En blo­quant les car­re­fours, on montre ce que c’est qu’une so­cié­té blo­quée jus­qu’au cou dont on peut re­gret­ter plus que s’éton­ner qu’elle dé­bloque à l’oc­ca­sion. Les gi­lets jaunes ne de­man­daient au dé­part qu’à al­ler à leur tra­vail et, d’un simple point de vue ca­pi­ta­liste, il au­rait en ef­fet été ju­di­cieux de fa­vo­ri­ser leur voeu. Et où va-t-on si les émeutes avec voi­tures brû­lées des­ti­nées de toute éter­ni­té à se pro­duire en ban­lieue s’at­taquent main­te­nant aux fleurons de la ca­pi­tale ? A quand la tour Eif­fel en feu ? Où va-t-on si on s’en prend même au luxe ? Ils veulent cou­per la der­nière branche sur la­quelle la France est as­sise dans le der­nier arbre qui cache la fo­rêt du dé­sastre du com­merce ex­té­rieur ? Sem­blet-il qu’ap­pa­raît un seuil de to­lé­rance à l’in­jus­tice. Si j’ai bien com­pris, ar­rive un mo­ment où, au lieu de dire sim­ple­ment : «C’est pas juste», on en ar­rive à ex­pri­mer le fond de sa pen­sée : «C’est plus du jeu, il y a trop de triche.» •

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