«Trai­ter l’in­vi­si­bi­li­té par l’hy­per­pré­sence»

Après plu­sieurs an­nées de ges­ta­tion, le tan­dem Pierre Tri­vi­dic et Pa­trick Ma­rio Ber­nard («Dan­cing») achève de tour­ner «l’Angle mort», l’his­toire d’un an­ti-hé­ros in­vi­sible mi­né par son don. L’oc­ca­sion d’as­sis­ter aux der­niers jours en pla­teau au Fort d’Aube

Libération - - IMAGES/ - Par GUILLAUME TION Pho­tos LU­DO­VIC CARÈME. MODDS

«Au bout d’un cer­tain temps, les ombres com­men­cèrent à s’amasser, le cré­pus­cule fit place au dé­but de la nuit», écri­vait Lo­ve­craft. On s’est alors re­trou­vé à man­ger des ha­rengs au plus pro­fond de l’obs­cu­ri­té dans un ap­par­te­ment pa­ri­sien. Le temps était ra­len­ti, l’am­biance si­len­cieuse. Sur la table basse du sa­lon s’éta­laient des ma­ga­zines de gui­tares, près de l’en­trée était dis­po­sé un ate­lier de lu­the­rie. Pas­sait fré­quem­ment sous nos yeux la sil­houette d’un gars dé­nu­dé. Er­reur, rêve, mi­rage, en réa­li­té il est 13 heures, c’est la pause-dé­jeu­ner, et nous sommes à Au­ber­vil­liers (Seine-Saint-De­nis), sur les dé­cors in­té­rieur/nuit de l’Angle mort, le nou­veau film de Pierre Tri­vi­dic et Pa­trick Ma­rio Ber­nard. Le tan­dem de ci­néastes qui dé­fend un «fan­tas­tique eu­ro­péen, sans ex­plo­sion, où la scène de ba­garre ne compte pas, où on re­garde ailleurs», passe pour dis­pa­ru, tom­bé dans une faille créa­trice de­puis l’Autre (2008). Point du tout. Le couple in­trou­vable s’at­tache pa­tiem­ment à une his­toire d’homme in­vi­sible qui a pris forme en no­vembre dans une tour dé­saf­fec­tée. Un par­cours se­mé d’em­bûches : d’une ges­ta­tion ha­sar­deuse à cette réa­li­sa­tion rac­cour­cie, une di­zaine d’an­nées s’est écou­lée. Et, au mo­ment de la concré­ti­sa­tion, quand l’Angle mort de­vient vi­sible, leurs «nerfs sont mis à rude épreuve. Nous sommes hors de toute chro­no. C’est le cas pour tous les films, mais c’est très vrai ici. Ce­la nous met dans des états de ten­sion», ex­pliquent-ils, ab­so­lu­ment cour­tois. Ra­con­tons par bribes éparses les aléas de cet ha­ras­sant tour­nage.

«Seul contre tous»

«Em­ma­nuel Car­rère m’avait de­man­dé de tra­vailler sur le thème de l’homme in­vi­sible, se sou­vient Pierre Tri­vi­dic. Mais le pro­jet ne s’est pas concré­ti­sé. Je lui ai alors de­man­dé si je pou­vais m’em­pa­rer de l’his­toire, à la­quelle je m’étais at­ta­ché. Il a ac­cep­té.» En juillet 2016, le fi­nan­ce­ment est presque bou­clé lorsque pa­ta­tras, au­cune chaîne ne pré­achète le film. «Ca­nal, Orange, Arte, France 2, France 3… toutes ont re­fu­sé. Tout était prêt et nous avons dû ar­rê­ter. C’était un mo­ment atroce», ex­plique le pro­duc­teur Pa­trick So­bel­man, qui passe cet après­mi­di sur le pla­teau et, af­fa­mé, se pré­ci­pite sur les clé­men­tines de la table ré­gie. Qu’est-ce qui coince avec ce film, qui au­rait dû bé­né­fi­cier de la re­con­nais­sance de l’Autre, prix d’in­ter­pré­ta­tion pour Do­mi­nique Blanc à la Mos­tra de Ve­nise, en 2008? «Je pense que les chaînes n’ont pas ac­cep­té le pos­tu­lat. Comme si elles nous avaient dit : “Ne nous al­lé­chez pas avec un homme in­vi­sible si vous re­fu­sez le spec­ta­cu­laire et les su­per-hé­ros”», s’ex­plique So­bel­man. Mais le pro­duc­teur, qui tra­vaille avec les ci­néastes de­puis le dé­but des an­nées 90, ne re­nonce pas. Il s’en­toure de Ma­rie-Ange Lu­cia­ni, pro­duc­trice de 120 Bat­te­ments par mi­nute (de Ro­bin Cam­pillo, ad­mi­ra­teur du tra­vail des Tri­vi­dic-Ber­nard). Elle re­dy­na­mise l’équipe et la pro­duc­tion trouve deux pré­ache­teurs : «Ciné +, d’or­di­naire en deuxième fe­nêtre cryp­tée,

Isa­belle Car­ré (Vi­ve­ka) et JeanS­cène

de tour­nage in­té­rieur/nuit à Au­ber­vil­liers, le 16 no­vembre.

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