Photo/ Luis Mo­li­na-Pan­tin à gui­chets fermés

Sin­gu­lier par sa ca­pa­ci­té à pro­duire une puis­sante mé­lan­co­lie, le livre du pho­to­graphe vé­né­zué­lien as­semble des pho­tos de banques lais­sées à l’aban­don ou d’ob­jets té­moi­gnant des faillites ban­caires.

Libération - - IMAGES/ - Etude in­for­melle d’ar­chi­tec­ture hy­bride, vo­lume 1 : la nar­co-ar­chi­tec­ture et ses con­tri­bu­tions à la communauté.

Que reste-t-il des crises fi­nan­cières ? A vue de nez : des drames hu­mains, des en­sei­gne­ments qui ne ser­vi­ront à rien, un maxi­mum d’im­pu­ni­té. Mais quelles preuves tan­gibles, quels ar­te­facts de pré­hen­sion fa­cile ? L’opa­ci­té et la dé­ma­té­ria­li­sa­tion qui ca­rac­té­risent cet uni­vers en offrent le moins pos­sible. A ce titre, les lo­tis­se­ments aban­don­nés suite à la crise des sub­primes, en 2007, n’en étaient que plus in­cri­mi­nants. C’est en ré­ponse à cette ques­tion qu’ap­pa­raît le nou­veau livre du pho­to­graphe vé­né­zué­lien Luis Mo­li­na-Pan­tin, dé­cou­vert sur le stand de l’édi­teur RM lors du der­nier Pa­ris Photo –foire où, dé­jà en 2015, Mo­li­na-Pan­tin nous avait ta­pé dans l’oeil avec une sé­rie do­cu­men­tant les pa­lais ro­co­co construits grâce à l’ar­gent de la drogue en Co­lom­bie (1). Le livre Té­moi­gnages de cor­rup­tion : une contri­bu­tion vi­suelle à l’his­toire du sys­tème ban­caire frau­du­leux de Ve­ne­zue­la (non tra­duit) ras­semble ain­si des pho­tos de banques lais­sées à l’aban­don (il y en a dans tout le pays), de livres do­cu­men­tant et ana­ly­sant les grandes faillites ban­caires et crises fi­nan­cières qui ont se­coué le pays de­puis les an­nées 60 (la Ago­nia del di­ne­ro, Cor­rup­cion to­tal, La­ti­noMa­fia, etc.), de liasses par cen­taines de billets n’ayant plus cours (un bo­li­var, deux bo­li­vars… jus­qu’à cin­quante mille bo­li­vars), et des cro­qui­gno­lettes pe­tites ti­re­lires pour en­fants of­fertes en ca­deau d’ap­pel à des clients ou­vrant un compte, de­ve­nus dé­so­lants lots de conso­la­tion une fois que les banques avaient fer­mé.

Co­lère.

Si tout dans le pro­jet (titre, méthodologie sé­rielle, com­po­si­tion cli­nique, in­tro pré­cise si­gnée d’une éco­no­miste) le rat­tache à ce cou­rant de pho­to­gra­phie plas­ti­cienne d’in­ves­ti­ga­tion qui s’est épa­noui dans les pre­mières an­nées du siècle, le livre reste sin­gu­lier par sa ca­pa­ci­té à pro­duire une puis­sante mé­lan­co­lie, née de la confron­ta­tion entre des lieux ou ob­jets d’une ba­na­li­té hy­per­quo­ti­dienne et la ter­ras­sante quan­ti­té de fé­tiches dé­chus d’un ca­pi­ta­lisme voyou. Les ra­vages, on les de­vine parce qu’on en voit toutes les miettes. C’est sous l’éti­quette «d’ar­chéo­lo­gie ur­baine» que Mo­li­na-Pan­tin, né en 1969, ras­semble des tra­vaux très di­vers, in­ven­taire d’in­ter­phones mexi­cains re­cou­verts de grilles me­na­çantes, ta­bleaux croûtes po­sés dans l’es­pace ur­bain (bro­cante ou aban­don), pa­lais ro­co­co nés du nar­co­tra­fic… Ce livre-ci a com­men­cé lorsque le pho­to­graphe s’est pris d’ob­ses­sion pour les «pay­sages aban­don­nés» qui s’ar­ti­cu­laient au­tour de banques ayant po­sé la clé sous la porte. Mo­li­na-Pan­tin, qui vit entre Ca­ra­cas et Mexi­co, avait re­mar­qué qu’elles étaient de­ve­nues si ba­nales, et presque at­ten­dues, que plus per­sonne n’y prê­tait at­ten­tion : il s’agis­sait de les im­mor­ta­li­ser avant dis­pa­ri­tion. En­suite sont ve­nues les ti­re­lires, dé­bus­quées dans les mar­chés aux puces ou vide-gre­niers, et dif­fi­ciles à trou­ver car leurs pro­prié­taires les avaient ba­zar­dées de dé­pit et de co­lère. Les plus an­ciennes ti­re­lires datent des an­nées 60, l’in­tro du livre rap­pe­lant que le pre­mier des trois grands dé­sastres fi­nan­ciers ayant sai­gné le pays s’est dé­rou­lé en 1961-1964 (les deux autres en 1993-1994, puis en 20092010, à la suite de la crise des sub­primes). A chaque fois, les com­po­santes se sont re­for­mées à ca­dence mé­tro­no­mique – in­fla­tion, fuite des ca­pi­taux, cor­rup­tion, dé­ré­gu­la­tion, in­ter­ven­tion étran­gère dé­sas­treuse… «Mon père était éco­no­miste, c’était son uni­vers, dé­taille Mo­li­na-Pan­tin. Il écri­vait sur ces crises, en a éprou­vé les consé­quences di­rectes, mais pour moi c’était un autre monde. Je lui ai dé­dié ce livre, car les sé­ries qu’il réunit sont l’ex­pres­sion de choses que je porte en moi de­puis l’en­fance.»

Trou­vailles.

La photo de cou­ver­ture n’est pas de Mo­li­na-Pan­tin, elle ne fi­gure dans au­cune sé­rie. C’est une image trou­vée, de ce qu’on de­vine être un ban­quier à son bu­reau, mains croisées fa­çon «je vous écoute», tête flou­tée. Sur la qua­trième de cou­ver­ture, trois autres re­pro­duc­tions de trou­vailles: les cartes de visite de ban­quiers ri­poux ayant tous échap­pé à la loi en fuyant le pays avec les poches pleines. «Fe­liz Na­vi­dad !» («Joyeux Noël !») est écrit sur la pre­mière.

ELI­SA­BETH FRANCK-DU­MAS (1) TESTIMONIES OF COR­RUP­TION : A VISUAL CONTRI­BU­TION DO VE­NE­ZUE­LA’S FRAUDULENT BANKING HISTORY de LUIS MO­LI­NA-PAN­TIN Edi­tions RM. Rens. : Edi­to­rialrm.com

PHO­TOS LUIS MO­LI­NA-PAN­TIN

Re­liques de banques en faillite : des ti­re­lires of­fertes en ca­deau d’ap­pel à des clients.

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