Ciné/ Charles Matton, hors cadres

Li­ber­té nar­ra­tive, construc­tion écla­tée… l’oeuvre à part du ci­néaste-plas­ti­cien est à re­dé­cou­vrir dans un beau cof­fret qui ras­semble ses longs et courts mé­trages.

Libération - - IMAGES/ -

L’oeuvre ci­né­ma­to­gra­phique du peintre et illus­tra­teur Charles Matton (1931-2008), trois courts mé­trages et quatre longs, que les édi­tions Car­lot­ta éditent en DVD, dans un luxueux cof­fret, est plus que l’anec­do­tique oeuvre pa­ral­lèle d’un plas­ti­cien ci­né­phile. Le réa­lisme de ses toiles, sculp­tures et boîtes, sa fa­çon d’y éclai­rer vi­sages, lieux, ob­jets et d’y ins­crire des gestes et des dé­pla­ce­ments, ont me­né as­sez na­tu­rel­le­ment ce pur fi­gu­ra­tif au cinéma. Son pre­mier court, la Pomme ou l’his­toire d’une his­toire (1967), au­to­por­trait et ma­ni­feste, le montre ex­pli­ci­te­ment : la pré­ci­sion de son trait le si­tue aux abords de la pho­to­gra­phie, et il faut très peu pour que cette pein­ture se mette en mou­ve­ment. Pa­ris, Mai 68 iou les vio­lences po­li­cières (1968), co­réa­li­sé avec He­dy Kha­li­fat et ai­mé en son temps par Go­dard, joue aus­si de ce rap­port entre la fixi­té et le mou­ve­ment. Il est presque ex­clu­si­ve­ment com­po­sé de pho­to­gra­phies qu’un mon­tage vif et une bande-son do­cu­men­taire animent d’une vio­lente ef­fi­ca­ci­té de ciné-tract. Le sen­suel Ac­ti­vi­tés vi­ni­coles dans le Vou­vray (1970) exalte plu­tôt la lu­mière, le scé­na­rio de ce Jules et Jim im­pres­sion­niste étant sur­tout un pré­texte pour fil­mer le soleil au­tom­nal sur les peaux des ven­dan­geurs ou à tra­vers des grappes de rai­sin.

C’est en­core en peintre, que Matton éclai­re­ra son meilleur film, l’Ita­lien des roses (1972), et y met­tra en va­leur des poses et des dra­pés. Mais heu­reu­se­ment, cette oeuvre très sin­gu­lière ne se ré­duit pas à sa seule réus­site plas­tique. Elle vaut sur­tout pour sa construc­tion écla­tée fai­sant gra­vi­ter, au­tour d’un jeune chan­teur déses­pé­ré (Ri­chard Boh­rin­ger, ac­teur fé­tiche de Matton) me­na­çant de se je­ter d’un toit, une foule d’in­di­vi­dus que le sui­ci­daire ren­voie à leur propre dé­tresse ou so­li­tude. L’homme sus­pen­du entre ciel et terre, pas­sé et pré­sent, vie et mort se fait la ma­trice d’un mon­tage com­po­site d’es­paces, de temps, de bribes de vies, d’amorces de ré­cits.

Mi­nia­tures.

La li­ber­té nar­ra­tive et for­melle de ce film le range dans la ca­té­go­rie, as­sez rare dans le cinéma fran­çais, des fic­tions ex­pé­ri­men­tales, tout en an­non­çant le re­tour au «réa­lisme poé­tique» des an­nées 80 – quelque part entre Guy Gilles et Léos Ca­rax. Son deuxième long mé­trage, l’Amour est un fleuve en Rus­sie (1976) – re­bap­ti­sé Sper­mu­la par son pro­duc­teur – est une com­mande luxueuse sur­fant sur la mode de l’éro­tisme soft lan­cée par Em­ma­nuelle. Son scé­na­rio obs­cur et im­pro­bable mêle sexe, science-fic­tion, art dé­co et pseu­do-fé­mi­nisme: une so­cié­té se­crète, vi­vant dans un es­pace pa­ral­lèle, en­voie des femmes ma­gni­fiques dans notre monde pour dé­truire, «par les armes de leur seule sé­duc­tion, la vi­ri­li­té, te­nue pour être res­pon­sable de tous nos fléaux». Mais c’est sans comp­ter sur une force qu’elles sous-es­timent et qui les fe­ra échouer : l’amour. A la sor­tie du film, Alain Pa­ca­dis le com­pa­rait dans Li­bé­ra­tion à l’In­hu­maine de Mar­cel L’Her­bier, et c’est ef­fec­ti­ve­ment aux avant-gardes des an­nées 20 qu’il fait son­ger dans ses meilleurs mo­ments, par son uti­li­sa­tion de dé­cors in­croyables, où le Pa­lais du Tro­ca­dé­ro de­vient le quar­tier gé­né­ral des en­voû­tantes Sper­mu­las. Mais, sans doute trop gri­sé par les moyens qui étaient mis à sa dis­po­si­tion, et mal­gré un éton­nant cas­ting réunis­sant Udo Kier, Gi­nette Le­clerc, le nain Pié­ral et l’ar­tiste trans­genre Ma­rie-France, le plas­ti­cien étouffe, ici, le ci­néaste. C’est pen­dant le tour­nage de Sper­mu­la que Matton construit ses pre­miers dé­cors mi­nia­tures, à l’ori­gine des «boîtes» qui contri­bue­ront à sa re­con­nais­sance tar­dive dans les an­nées 80. Il s’agit de re­cons­ti­tu­tions très ré­duites et en trois di­men­sions de lieux (chambres, bi­blio­thèques, ate­liers d’ar­tiste, salles de bains), dont tous les élé­ments sont mi­nu­tieu­se­ment fa­bri­qués et peints un à un, puis éclai­rés à tra­vers des pe­tites fe­nêtres.

Ma­niaque.

Lorsque, après une longue ab­sence, il re­vient au cinéma dans les an­nées 90, les deux films qu’il réa­lise alors – la Lu­mière des étoiles mortes (1994) et Rem­brandt (1999) – sont mar­qués par cette tech­nique. Le pre­mier ra­conte son en­fance pen­dant l’oc­cu­pa­tion dans une grande mai­son de la Nièvre ré­qui­si­tion­née pen­dant quatre ans par un com­man­do de la Wehr­macht, avec le­quel sa fa­mille va co­ha­bi­ter pa­ci­fi­que­ment. La re­cons­ti­tu­tion his­to­rique est sau­vée de l’aca­dé­misme par sa sin­gu­lière lu­mière, où les êtres et les choses ap­pa­raissent comme en­ve­lop­pés dans ce que Jean Bau­drillard (ami de Matton) ap­pe­la les «traces sen­suelles de leur dis­pa­ri­tion». Des éclai­rages très doux, un dé­cor qua­si ir­réel fi­gurent le tra­vail de la mé­moire, la tex­ture apai­sante du sou­ve­nir, qu’une vio­lence cruelle vient ré­gu­liè­re­ment dé­chi­rer.

La lu­mière des étoiles mortes n’échappe pas to­ta­le­ment à l’étouf­fe­ment qu’en­gendre l’es­thé­tique trop maî­tri­sée et close de Matton lors­qu’il trans­pose au cinéma le dis­po­si­tif de ses boîtes. C’est en­core plus plom­bant dans Rem­brandt, où le peintre-ci­néaste, fil­mant un autre peintre, s’en­ferme dans son per­fec­tion­nisme ma­niaque jus­qu’à fi­ger presque toute vie et émo­tion. Seul l’Ita­lien des roses ap­pa­raît donc comme une com­plète réus­site dans la fil­mo­gra­phie de Matton. Mais l’oeuvre ci­né­ma­to­gra­phique de ce­lui que son amie Fran­çoise Sa­gan qua­li­fiait de «grand peintre pour une pe­tite pla­nète» s’avère néan­moins as­sez unique en son genre pour qu’on prenne le temps de la consi­dé­rer dans son en­semble. Le livre de Syl­vie Matton (com­pagne et col­la­bo­ra­trice du ci­néaste pen­dant plus de trente ans) qui ac­com­pagne le cof­fret DVD, 300 pages ex­trê­me­ment do­cu­men­tés, nous y aide de la plus belle ma­nière qui soi : en nous ra­me­nant sans cesse, à tra­vers ma­nus­crits, des­sins et es­quisses, à la main du créa­teur.

MAR­COS UZAL COF­FRET CHARLES MATTON (Car­lot­ta films).

PHOTO FILM AND CO, RE­NOU­VE­LÉ 2014 SYL­VIE MATTON.

Sper­mu­la (1976) mêle sexe, science-fic­tion, art dé­co et pseu­do-fé­mi­nisme.

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