BD/ Va­che­ment «Bien, Mon­sieur»

Re­grou­pant une di­zaine d’au­teurs, ce fan­zine mi­li­tant ex­plore les tra­vers et les in­quié­tudes de la so­cié­té sans tom­ber dans le cy­nisme et avec un gra­phisme exi­geant.

Libération - - IMAGES/ -

D«Moïse, Dieu ou de n’im­porte quel mâle e l’air ! Tan­dis que des car­gai­sons­de­nou­veau­tés­se­dé­versent chaque mois avec leur ar­gu­men­taire mar­ke­ting poin­tant com­bien ils sai­sissent l’ère du temps, voi­là qu’une mo­deste re­vue vient faire une dé­mons­tra­tion de contem­po­ra­néi­té. Cent pages et dix au­teurs qui s’em­parent du po­li­tique pour dire des in­quié­tudes, des dou­leurs, des co­lères. Le mé­pris de la classe dis­rup­tive contre des «gens qui se laissent al­ler à être mal­heu­reux». La condes­cen­dance d’un bailleur qui ex­plique la vie à des lo­ca­taires pas très rai­son­nables de vou­loir vivre à Pa­ris avec des re­ve­nus et un pa­tro­nyme aux conso­nances pa­reils. Face aux frot­teurs, aux bou­chers bons pour #Ba­lan­ce­ton­porc ou aux ven­deurs de voi­tures mé­ga­tro­propres. L’ac­cu­mu­la­tion pour­rait don­ner en­vie de se mettre la tête dans le four, elle re­donne, au contraire, foi en l’hu­ma­ni­té. Car Bien, Mon­sieur ne cède pas au cy­nisme plom­bant et sur­tout n’ab­dique pas ses am­bi­tions gra­phiques.

Fan­zine à dos car­ré qui pré­sente bien, Bien, Mon­sieur est né, il y a trois ans, de la ren­contre d’El­sa Ab­de­rha­ma­ni et de Juliette Man­ci­ni à l’éco­le­de­sart­sap­pli­quésDu­per­réàPa­ris.L’une étu­die les arts vi­déo, l’autre le gra­phisme mais toutes deux se re­trouvent au­tour d’une pra­tique com­mune de la bande des­si­née. L’en­vie prend ra­pi­de­ment la forme d’un pro­jet struc­tu­ré par une ligne édi­to­riale : «On avait en­vie de par­ler de po­li­tique. C’était en 2015, un mo­ment où le cli­mat n’était pas vrai­ment co­ol, ex­plique Juliette Man­ci­ni. Mais on ne vou­lait pas faire de la sa­tire, ca­ri­ca­tu­rer des po­li­tiques ou tom­ber dans le sar­casme, il fal­lait que ce rap­port au po­li­tique passe par le biais de la fic­tion. On vou­lait ques­tion­ner des faits de so­cié­té, pas ar­ri­ver avec des ré­ponses toutes prêtes.»

Le col­lec­tif, d’abord res­ser­ré au­tour des fon­da­trices aux­quelles s’ajoutent Timothée Gou­raud et Pierre Mor­tel, s’élar­git au gré des ren­contres. Oriane Las­sus, Be­noit Pre­te­seille, Jo­chen Ger­ner… «La sé­lec­tion des au­teurs est hy­per­im­por­tante, parce qu’après, c’est très libre, on ne re­touche pas les BD des autres.» Le ré­sul­tat est d’une co­hé­rence éton­nante pour une oeuvre col­lec­tive, le plus sou­vent uti­li­sée pour mettre en lu­mière de nou­veaux ta­lents. Cette uni­té s’ex­plique par un vrai lien gra­phique entre les au­teurs et par cette en­vie de rap­port au pré­sent –qu’il passe par l’hu­mour ou l’au­to­bio­gra­phie. «Chaque nu­mé­ro fi­nit par sai­sir un cli­mat et on voit ef­fec­ti­ve­ment des pré­oc­cu­pa­tions com­munes se dé­ga­ger, que ce soit l’en­vi­ron­ne­ment, le be­soin de ré­volte ou la place des femmes.» En­core confi­den­tiels, les ti­rages de la re­vue ont été boos­tés par le prix de la BD al­ter­na­tive re­çu en jan­vier, à An­gou­lême. Une ré­com­pense qui ve­nait s’ajou­ter aux prix jeunes ta­lents re­çus par El­sa Ab­de­rha­ma­ni et Juliette Man­ci­ni (pour l’im­per­ti­nent De la che­va­le­rie) en 2014 et en 2016. De là à ima­gi­ner un sti­cker «vu à An­gou­lême»… «C’est étrange, parce qu’on s’est re­trou­vées comme ex­po­sants à An­gou­lême tout en vi­vant le fes­ti­val dans la peau d’outsiders. On ne ve­nait pas des Arts-Dé­co de Stras­bourg, on ne connais­sait pas toutes les fa­milles dé­jà consti­tuées.» Il fau­dra bien s’y re­col­ler: pour la pro­chaine édi­tion du fes­ti­val, les au­teures de Bien, Mon­sieur pré­parent une ex­po­si­tion consa­crée aux luttes. On ne fait pas mieux, ques­tion air du temps. MA­RIUS CHA­PUIS BIEN, MON­SIEUR

Nu­mé­ro 10, col­lec­tif, 100 pp., 12 €. Dis­po­nible sur Re­vue-bien­mon­sieur.fr

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.