Rois de Rennes

Libération - - MUSIQUE/ -

Ils sont nom­breux à pré­tendre être en­trés en re­li­gion grunge un 7 dé­cembre 1991, quand Nir­va­na joua à Rennes. Et au moins au­tant à ra­con­ter avoir vu les jeunes Daft Punk à vi­sage dé­cou­vert, à peine ca­chés par l’in­fer­nal po­teau de la pe­tite salle tor­due de l’Ubu. De­puis 1979, les Trans Mu­si­cales ont ré­vé­lé Etienne Da­ho, Ben Har­per, Ama­dou Ma­riam, LCD Sound­sys­tem… et tant d’autres. Flo­ri­lège.

Moon­dog (1988)

Quand il dé­barque à Rennes pour deux se­maines de ré­pé­ti­tions et de concert, Louis Har­din, alias Moon­dog, ne passe pas in­aper­çu avec son look entre le vi­king et le druide. Quand il ne se ré­gale pas de fruits de mer (sans trop tâ­cher sa longue barbe blanche) il entre en com­mu­ni­ca­tion avec les arbres de la fo­rêt de Bro­cé­liande. Pour ces dixièmes Trans, Moon­dog doit se pro­duire, deux soi­rées du­rant, à l’opé­ra de Rennes. Ob­jec­tif des pro­gram­ma­teurs : pré­sen­ter au public fran­çais ce gé­nie aveugle sans qui le jazz, le hip-hop et même l’electro ne se­raient pas les mêmes. Le pre­mier concert dé­bute et le Dog est heu­reux de battre la ryth­mique par­faite sur son tam­bour in­dien ou de chan­ter «Pa­ris, Pa­ris mon ami» sous les yeux d’un Ste­phan Ei­cher ému. Puis, tout dé­raille. Les vio­lo­nistes quittent la salle pour rai­sons syn­di­cales. En cause, la pré­sence d’une équipe de tour­nage tra­vaillant à un do­cu­men­taire sur Moon­dog. Dans cette am­biance pe­sante, l’équipe des Trans doit an­nu­ler la se­conde date du chien de la lune. Au­jourd’hui, la sor­tie d’un disque ra­con­tant ce jour où le «vi­king de la 6e Ave­nue» a fait es­cale en Bre­tagne est pré­vue.

Rave O Trans (1992)

Cette an­née-là, Sui­cide, l’an­cêtre de la new wave, ou les pa­pys rap The Last Poets, sont ve­nus. Pour au­tant, l’évé­ne­ment de ces Trans 1992 c’est une rave par­ty géante en clô­ture du fes­ti­val. Pour conver­tir le peuple rock aux ver­tiges du BPM, le fes­ti­val a vu grand : un pi­lier des nuits de Man­ches­ter (808 State), les jeunes pousses tech­no fran­çaises dont on parle (Jack de Mar­seille), mais sur­tout les pré­cur­seurs ca­gou­lés de la tech­no made in De­troit (Un­der­ground Re­sis­tance). A l’ori­gine de ce pa­ri, l’ex-punk de­ve­nu or­ga­ni­sa­teur de raves clan­des­tines Ma­nu Ca­sa­na. Quand il croise à New York, Her­vé Bor­dier, un des deux pro­gram­ma­teurs des Trans, il le conver­tit: «Je l’ai em­me­né dans une wa­re­house par­ty or­ga­ni­sée par Fran­kie Bones. Il s’est pris une grosse claque et m’a pro­po­sé de faire ça aux Trans.» Le chan­ge­ment, c’était main­te­nant.

Bé­ru­rier Noir (2003)

Ils avaient dé­jà ins­tal­lé le chaos en 1986 pour une «Fies­ta bé­ru­rière» à la salle de la Ci­té, ter­mi­née… par des lan­cers de poi­reaux. En 2003, les rois de l’al­ter­na­tif fran­çais, Bé­ru­rier Noir, re­viennent à Rennes pour les 25e Trans. Qua­torze ans qu’ils n’ont plus joué en­semble. Mal­gré la ca­pa­ci­té d’ac­cueil de la salle de la Li­ber­té, dif­fi­cile de conte­nir ces lé­gions de punks à chiens et bières tièdes ve­nus en pè­le­ri­nage ren­nais pour po­go­ter sur Sa­lut à toi ou Porcherie. De­hors, les es­prits s’échauffent et les CRS chargent la foule. Fa­cile d’ima­gi­ner la nuit agi­tée qu’a connue Rennes ce 4 dé­cembre 2003.

Six­to Ro­dri­guez (2009)

Le dig­ging – ar­chéo­lo­gie consis­tant à sor­tir de l’ou­bli des mu­si­ciens pois­sards – a sans doute connu son apo­gée aux Trans le soir où l’Amé­ri­cain Six­to Ro­dri­guez s’est ré­vé­lé à lui-même. A l’époque, Ro­dri­guez, 67 ans, n’est qu’un chan­teur contre­cul­tu­rel des an­nées 70 ou­blié par la gloire et (re)connu… uni­que­ment en Afrique du Sud. Un concert vi­brant et fra­gile au Parc Ex­po per­met d’en­vi­sa­ger une autre vé­ri­té : Ro­dri­guez a écrit tel­le­ment de su­blimes chan­sons qu’il faut ré­pa­rer l’in­jus­tice. Deux ans après, un do­cu­men­taire au­tour d’un des se­crets les mieux gar­dés de l’his­toire du rock (Sear­ching for Su­gar man) per­met à l’humble Ro­dri­guez de re­col­ler en­fin à l’his­toire.

Stro­mae (2010)

Jean-Louis Bros­sard était pas­sé à cô­té du pre­mier titre du Belge Stro­mae, Alors on danse, tube surprise de 2010. Il fau­dra que la fille de l’em­blé­ma­tique pro­gram­ma­teur des Trans lui dise tout le bien qu’elle pense de cet éton­nant «Stro­maï!» pour le convaincre. Bros­sard pro­po­se­ra alors une ré­si­dence de trois nuits pour que l’homme du mo­ment puisse peau­fi­ner son spec­tacle pop 3.0. S’il n’a jus­qu’ici joué que dans des boîtes de nuit, Stro­mae ne dé­cline pas l’épreuve du feu. Et ? Stro­mae re­prend l’éter­nel Pu­tain Pu­tain de TC Ma­tic en duo avec Ar­no et casse son image de gui­mauve eu­ro­dance à noeud pa­pillon. Trois ans après, il re­vien­dra sur la grande scène en star mon­diale : «Pour rendre la confiance qu’on m’a ac­cor­dé.»

JEAN-VIC CHAPUS

PHO­TOS RI­CHARD DU­MAS .VU ; AN­DRÉ DU­RAND. AFP ; DA­MIEN MEYER. AFP ; NICOLAS JOU­BARD

Moon­dog, Bé­ru­rier Noir. Stro­mae et Six­to Ro­dri­guez.

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