Ren­contre avec Pe­ter Stamm

Suite de la page 43

Libération - - LIVRES/ -

«Quand j’ai com­men­cé en 1992 à écrire mon ro­man “Agnès”, je m’in­té­res­sais beau­coup aux images que l’on se fait les uns des autres, et main­te­nant quand j’in­ter­viens dans des écoles, je m’aper­çois que c’est un thème om­ni­pré­sent.»

d’ir­réel, mais pour les ro­mans ce n’est qu’avec l’avant-der­nier, l’Un l’autre, que j’ai com­men­cé à quit­ter la réa­li­té. Je n’ai pas choi­si de de­ve­nir moins réa­liste mais c’est peut-être notre temps qui m’a don­né en­vie d’al­ler plus loin dans ce sens. Comme le ro­man­tisme dans la lit­té­ra­ture al­le­mande : c’était les pré­mices de l’in­dus­tria­li­sa­tion, les gens se sont ren­du compte que les ma­chines al­laient tout faire, alors ils se sont re­tour­nés pour re­gar­der le pas­sé. Au­jourd’hui, on est dans la même si­tua­tion avec la «di­gi­ta­li­sa­tion» quand on nous dit que les or­di­na­teurs sont plus in­tel­li­gents que nous, qu’ils peuvent jouer aux échecs mieux que nous et peuvent je ne sais quoi faire mieux que nous. Peut-être c’est pour ça qu’on a en­vie de se re­tour­ner et de cher­cher des lieux où on ne peut pas être bat­tus par les or­di­na­teurs, et l’ir­réel est une des voies. Mais c’est juste une ex­pli­ca­tion, je ne sais pas si c’est ça, en tout cas ce n’est pas un choix que j’ai fait, j’avais juste en­vie.

Dans vos ro­mans, vos nou­velles, il y a tout le temps des dis­pa­ri­tions, des fuites…

On a tous des thèmes dans nos vies et on ne sait pas vrai­ment d’où ça vient, il n’y a pas eu dans mon en­fance de dis­pa­ri­tions, je n’ai pas per­du quel­qu’un de proche mais je ne peux pas l’ex­pli­quer, c’est quelque chose qui me hante, c’est vrai. Je sais que dé­jà en­fant, je haïs­sais tou­jours le mo­ment où on se sé­pa­rait, après les va­cances, ou quand on ren­con­trait des gens lors­qu’ils par­taient. Au­jourd’hui, je n’aime pas qu’on me quitte ou que j’aie à quit­ter quel­qu’un moi-même. Par exemple quand je vais à une fête, je suis tou­jours le der­nier à m’en al­ler et ce n’est pas parce que je suis le genre de type qui fait la fête tout le temps, mais je n’aime pas par­tir. Le dan­ger, c’est de ne pas vou­loir avoir des re­la­tions pour ne pas les perdre. Dans mes livres, il y a quelques per­son­nages qui choi­sissent cette so­lu­tion, par exemple An­dreas dans Un Jour comme ce­lui-ci. Si vous n’avez rien, vous ne per­dez rien.

Et quand vous ter­mi­nez un livre? Vous n’avez pas peur de perdre vos per­son­nages ?

Non, là c’est étrange, car mes per­son­nages ne me quittent pas, ils sont tou­jours là, je peux tou­jours les re­trou­ver en feuille­tant les pages. Et puis nor­ma­le­ment, le livre trouve sa fin de lui-même, ce n’est pas moi qui dé­cide que c’est ter­mi­né, c’est vrai­ment le livre qui trouve une so­lu­tion. Pour la Douce In­dif­fé­rence du monde par exemple, j’avais ar­rê­té d’écrire et j’ai cru que j’avais fi­ni, et puis après quelques jours je me suis dit non ce n’est pas ça, j’ai re­com­men­cé à écrire et j’ai ra­jou­té deux, trois cha­pitres, main­te­nant je n’ai pas l’im­pres­sion d’avoir per­du ces per­son­nages.

Vous avez pu­blié quatre re­cueils de nou­velles in­ter­ca­lés sys­té­ma­ti­que­ment entre les ro­mans, à part les deux der­niers. Pour­quoi cette al­ter­nance ?

J’aime beau­coup les nou­velles, j’aime les choses ré­duites, et une nou­velle est plus ré­duite qu’un ro­man. Dans une nou­velle, vous pou­vez avoir une den­si­té qui dans un ro­man se­rait un peu fa­ti­gante pour le lec­teur. Concen­trée sur 150 pages ce se­rait juste trop. C’est comme man­ger des mar­rons gla­cés, vous en man­gez un mais pas des ki­los. Ce n’est pas comme du pain. De plus dans les nou­velles j’ai pu ten­ter des choses autres, par exemple écrire à la deuxième per­sonne du sin­gu­lier, ce qui m’ap­pa­rais­sait pour un ro­man trop long et las­sant. Bien que Georges Pe­rec l’ait fait, mais c’était un livre très court, Un homme qui dort, et puis c’était Pe­rec. Com­ment écri­vez-vous, vous épu­rez au fur et à me­sure ?

Je com­mence à écrire avec une vague idée et puis je trouve mon che­min en écri­vant, je fais des plans en cours d’écri­ture, juste pour sa­voir où j’en suis, mais si­non c’est vrai­ment in­tui­tif. Je tra­vaille as­sez len­te­ment, ça m’a pris presque une an­née d’écrire la pre­mière ver­sion de la Douce In­dif­fé­rence du monde . Je n’écris pas 400 pages et après je ré­duis. C’est comme ça dès le dé­but, je re­lis beau­coup mais ça ne de­vient pas plus court, je change des pe­tits dé­tails, des mots, par­fois j’en­lève une phrase mais pas sou­vent. Vos ro­mans sont peu an­crés dans l’ac­tua­li­té. On n’y croise pas de mi­grants, ni de femmes ré­vol­tées contre le ma­chisme… Je n’aime pas les livres qui sont sur quelque chose. Quand vous voyez une pein­ture vous ne dites pas c’est une pein­ture sur les fleurs, il y a peut-être des fleurs dans le ta­bleau mais les fleurs ne sont pas le plus im­por­tant. Je ne crois pas qu’il faille écrire des ro­mans sur des thèmes de ce genre, ce n’est pas ce qui m’in­té­resse en tout cas. Je crois que mes ro­mans sont po­li­tiques mais d’une fa­çon beau­coup moins di­recte. Les opi­nions n’ont rien à faire dans les ro­mans. Quand j’écris un ar­ticle j’ai une opi­nion et je peux don­ner des ar­gu­ments pour ou contre, mais je crois quand même que si j’écris sur ce que j’écris, ça a quelque chose à faire avec le monde dans le­quel nous vi­vons. Peut-être avec les choses qui se passent en des­sous, les images que nous nous fai­sons de nous-mêmes par exemple.

Si je choi­sis un thème, il y a tou­jours le dan­ger que ça de­vienne plat. Si j’écris sur les ré­fu­giés, qu’est-ce que je vais écrire sur eux ? Ce sont des gens comme nous, ils sont gen­tils, il ne faut pas se com­por­ter mal à leur égard, mais ce n’est pas très in­té­res­sant sur le plan lit­té­raire. Ça re­lève plus des jour­naux. Quand j’ai com­men­cé en 1992 à écrire mon ro­man Agnès, je m’in­té­res­sais beau­coup aux images que l’on se fait les uns des autres, et main­te­nant quand j’in­ter­viens dans des écoles ou des uni­ver­si­tés, je m’aper­çois que c’est un thème om­ni­pré­sent, on ne sait pas ce qui est vrai, ce qui est image. Peut-être il y a plus de vingt ans c’était dé­jà dans l’air et je le sen­tais, je ne sais pas. Si vous écri­vez comme j’écris, les thèmes viennent vers vous et ce n’est pas vous qui choi­sissez. Tous les ar­tistes, je crois, doivent res­sen­tir ce qui se passe, ce qui ar­rive, sou­vent ça passe même par l’en­nui. Quand je fais quelque chose pen­dant des an­nées, ça com­mence à m’en­nuyer, alors je cherche de la nou­veau­té, un thème sur­git, et je me rends compte après que je ne suis pas le seul à tra­vailler des­sus. Par exemple quand j’ai écrit D’étranges jar­dins [re­cueil de nou­velles pa­ru en France en 2004, ndlr], je me suis aper­çu sou-

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