Le vé­té­ran du Viet­nam Kent An­der­son et l’écor­ché vif Jo­seph Knox

Font cha­cun de leur cô­té le por­trait de flics hors cadre

Libération - - IDÉES/ - Par SA­BRI­NA CHAM­PE­NOIS

MAT­THIEU JUNG

La fi­gure du flic en marge, ex­cellent dans le bou­lot mais in­gé­rable, est un clas­sique du po­lar, avec ses va­riantes : l’al­coo­loi­ras­cible (cf. Har­ry Hole chez Jo Nes­bo), le sa­tur­nien-dé­pres­sif (Kurt Wal­lan­der chez Hen­ning Man­kell, Er­len­dur chez Ar­nal­dur In­dri­da­son), l’ob­ses­sion­nel-ex­plo­sif (tous les flics d’Ell­roy), etc. Du coup, re­nou­ve­ler l’ar­ché­type re­lève de la ga­geure et ceux qui y par­viennent mé­ritent le coup de cha­peau, tels l’Amé­ri­cain Kent An­der­son et Jo­seph Knox, ces jours-ci.

La pro­messe d’une grosse mon­tée d’adré­na­line et d’un raid sur l’au­to­route du déses­poir: c’est sur le qui-vive qu’on en­tame chaque pu­bli­ca­tion de Kent An­der­son, 73 ans. C’est qu’on doit à l’an­cien des forces spé­ciales au Viet­nam des brû­lots sur la ligne de crête entre dé­lire et ul­tra­lu­ci­di­té qui laissent en­tre­voir un au­teur au­tant fra­cas­sé et han­té par la guerre que puis­sant. Comme un char d’as­saut cri­blé d’im­pacts qui avan­ce­rait coûte que coûte. Im­pres­sion confir­mée par une ren­contre à Quais du po­lar de Lyon. An­der­son, ses in­croyables san­tiags en au­truche cou­leur pis­tache et son ago­ra­pho­bie pal­pable, quel mo­ment.

Clous.

Comme toute sa pro­duc­tion, Un Soleil sans es­poir est lar­ge­ment au­to­bio­gra­phique: le per­son­nage prin­ci­pal, Han­son, est comme An­der­son un an­cien des forces spé­ciales qui se re­con­ver­tit en flic après un pas­sage par la case prof de lit­té­ra­ture an­glaise. Et Han­son a lui aus­si un gros pro­blème avec la hié­rar­chie, l’au­to­ri­té, les clous. Han­son l’ouvre, Han­son est dé­fiant, Han­son af­fole. «En réa­li­té, il n’était pas cou­ra­geux, ni même fou, c’était juste qu’il n’avait pas peur. Parce qu’il se sou­ciait peu de vivre ou de mou­rir. […] Ce n’était pas plus com­pli­qué et il n’en par­lait à per­sonne.» Han­son se contre­fout de faire du chiffre comme le vou­drait sa chef­fe­rie, évite au maxi­mum la pa­pe­rasse, kiffe les «no-go zones». Avec le quar­tier d’East Oak­land (Ca­li­for­nie), plom­bé par la mi­sère, il est ser­vi. As­sez vite, la po­pu­la­tion à ma­jo­ri­té afro-amé­ri­caine que la po­lice mé­prise va réa­li­ser que ce flic-là est une sorte «– Tu veux que je te montre mes seins ? Le choc pro­duit dans ses oreilles un bour­don­ne­ment, qu’il s’ap­plique à maî­tri­ser afin de pro­fi­ter plei­ne­ment des se­condes qui vont suivre. Sur cette terre, des mo­ments de pure grâce échoient ain­si à chaque être hu­main. Il suf­fit d’at­tendre pa­tiem­ment son heure. Celle de Tho­mas Zins a son­né. – Oui.» de sa­mou­raï qui dé­fie les codes et le désordre éta­bli, ca­pable de gestes com­plè­te­ment dingues. Lo­gi­que­ment, Un Soleil sans es­poir est ja­lon­né de sé­quences de vio­lence sai­sis­santes. Mais Kent An­der­son sait aus­si ra­con­ter l’ami­tié avec une sorte d’ange gar­dien à vé­lo, ou l’amour in­es­pé­ré. Mus­clé et fré­mis­sant à la fois.

Casse-pipe.

Si­rènes de Jo­seph Knox cite Heart and Soul de Joy Di­vi­sion en exergue («Le pas­sé fait dé­sor­mais par­tie de mon pré­sent, le pré­sent me dé­passe com­plè­te­ment») et la pro­messe d’un voyage au bout du spleen est res­pec­tée. Ai­dan Waits, jeune ins­pec­teur à la ré­pu­ta­tion dé­jà cra­mée, ne peut qu’ac­cep­ter la pro­po­si­tion d’un homme po­li­tique d’en­quê­ter sur sa fille fu­gueuse, lo­ca­li­sée dans l’en­tou­rage d’un dea­ler ré­pu­té aus­si ma­lin qu’im­pi­toyable. L’oc­ca­sion d’in­fil­trer le mi­lieu, abonde sa hié­rar­chie. Au­tant dire un al­ler sans re­tour pour le casse-pipe. Jo­seph Knox, 42 ans, ori­gi­naire de Man­ches­ter, a été bar­man, li­braire, et ache­teur de po­lars avant de se mettre à en écrire, Si­rènes lui a pris des an­nées. Il dit (dans une interview au site Crime Fic­tion Lo­ver) que «la meilleure chose qui puisse ar­ri­ver à un jeune écri­vain, no­tam­ment de ro­man noir, est d’avoir le coeur bri­sé, c’est ce que j’ai fait, j’ai bou­sillé ma vie et celle des autres pen­dant des an­nées, pi­co­lé et chia­lé en conti­nu, pris des drogues, vé­cu dans des ap­par­te­ments mi­nables, ac­cu­mu­lé les re­la­tions sans is­sue, per­du plein d’amis». Des propos qu’il au­rait pu mettre dans la bouche d’Ai­dan Waits, tête brû­lée de­puis l’en­fance et son pla­ce­ment en foyer, sé­pa­ré de sa soeur. Si­rènes est le ma­ni­feste in­time et stri­dent d’un écor­ché qui grille sa der­nière car­touche, avec pa­nache. • KENT AN­DER­SON

UN SOLEIL SANS ES­POIR Tra­duit de l’an­glais (Etats-Unis) par El­sa Mag­gion. Cal­mann-Lé­vy Noir, 400 pp., 22,50 €

JO­SEPH KNOX SI­RÈNES Tra­duit de l’an­glais par Jean Esch. Edi­tions du Masque, 382 pp., 21,50 €.

«En réa­li­té, il n’était pas cou­ra­geux, ni même fou, c’était juste qu’il n’avait pas peur. Parce qu’il se sou­ciait peu de vivre ou de mou­rir.»

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