Ma­rie Ri­cheux, des mille fe­nêtres aux deux cents co­lonnes

Libération - - IDÉES/ - Par CH­RIS­TELLE RA­BIER Maî­tresse de confé­rences en sciences so­ciales, EHESS

Une pierre. Une lu­mière. Un amble entre les arbres de Meu­don-la-Fo­rêt. Un chant mor­tuaire re­ve­nu, par salves, de l’en­fance dans la «Ci­té heu­reuse». On ne re­ferme pas Cli­mats de France sans le sou­ve­nir presque phy­sique de l’his­toire in­time de Ma­rie, entre son em­mé­na­ge­ment dans la ci­té de Meu­don-la-Fo­rêt au dé­but des an­nées 1990 et l’âge de la ma­tu­ri­té adulte, jour­na­liste à France Culture. Le «ro­man», de belle fac­ture chez Sa­bine Wes­pie­ser édi­teur, jette un éclai­rage cru sur une jeu­nesse en­fouie dans les re­plis d’une mé­moire col­lec­tive. Plus que ro­man, il est ini­tia­tion : celle de la nar­ra­trice, par sen­sa­tions te­naces, im­pres­sions fu­gi­tives, et bien­tôt en­quête che­villée au corps, entre les fêtes fra­giles du Pa­ris contem­po­rain ; celle de sa gé­né­ra­tion d’hommes et de femmes nés après la guerre d’Al­gé­rie, pé­tris mal­gré eux de sa vio­lence. Pour Ma­rie, le tis­su de l’igno­rance s’est dé­chi­ré lors de la visite de «Cli­mat de France», ci­té à Al­ger, et du rap­pro­che­ment for­tuit avec «M.L.F.», la ci­té où elle a gran­di avec Alexis, Em­ma­nuelle, Naouel, Sonia, Inès, Brice, Ak­li, Ka­rim, Na­dia, Mi­ckael, au mi­lieu des an­nées 1990. La dé­chi­rure s’est faite in­quié­tante béance avec les échanges avec Ma­lek, Fran­çais mu­sul­man, puis Fran­çais tout court, entre Pa­ris et Meu­don. Voi­sin de Ma­rie à la Ci­té heu­reuse, il par­tage sa joie comme le chant de sa peine dans ce lieu lu­mi­neux, ou­vert sur la plé­ni­tude de la fo­rêt, qui est aus­si de­ve­nu le tom­beau d’Ab­del­ka­der, le fils ma­gni­fique que lui a don­né l’Au­ver­gnate Lu­cienne, fils bien­tôt ron­gé par l’hé­roïne et, sans doute, par une guerre qui n’a pas dit son nom.

Dans les pas de Fer­nand Pouillon, en­suite, de part et d’autre de la Mé­di­ter­ra­née, Ma­rie re­noue les fils. M.L.F, la ci­té aux mil­liers de fe­nêtres offre un mi­roir à l’al­gé­roise ci­té aux deux cents co­lonnes, elle aus­si construite par Fer­nand Pouillon. L’ar­chi­tecte était ve­nu épau­ler à par­tir de 1953 Jacques Che­val­lier, nou­veau maire d’Al­ger, dans sa ba­taille pres­sante contre les bi­don­villes. A l’ur­gence d’abri­ter – qui se fait plus dure à me­sure que les «évé­ne­ments» com­mencent à lais­ser cou­ler des mares de sang– Pouillon ajoute une exi­gence: celle de la beau­té, «l’in­verse du mé­pris : l’élé­va­tion». Entre ces villes, Ger­maine Til­lion, par amour de la justice et par amour de la France, et la car­rière de Font­vieille qui ha­bille d’une pierre blonde ces pa­lais pour les pauvres. Et en­fin, Mar­seille ré­vé­lée, «comme deux mor­ceaux d’une plaie que l’on tire l’un vers l’autre pour faire ci­ca­trice».

Au mo­ment où s’ef­fondrent les tau­dis du ventre de la ci­té pho­céenne, n’est-ce pas dans la su­blime am­bi­tion d’ha­bi­ter en­semble que gît l’es­poir de paix entre la France et l’Al­gé­rie?• MA­RIE RI­CHEUX CLI­MATS DE FRANCE Sa­bine Wes­pie­ser, 265 pp., 21 €.

RO­GER-VIOLLET

L’une des trois ci­tés construites à Al­ger par l’ar­chi­tecte Fer­nand Pouillon dans les an­nées 50.

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