À L’ÈRE DE LA SAN­TÉ AUG­MEN­TÉE

Un monde meilleur? L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dans la san­té ouvre des pers­pec­tives in­édites en ma­tière de re­cherche et de prise en charge thérapeutique. Une ré­vo­lu­tion qui en­thou­siasme au­tant qu’elle in­quiète, dé­cryp­tée dans ce nou­veau hors-sé­rie.

Libération - - EDITORIAL - Par AMAELLE GUI­TON

Bri­der la re­cherche ? Re­je­ter la science ? C’est l’er­reur à ne pas com­mettre. Les avan­cées ver­ti­gi­neuses de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, les uto­pies in­quié­tantes de «l’homme aug­men­té», les rêves un peu cau­che­mar­desques d’im­mor­ta­li­té ca­res­sés en Ca­li­for­nie et ailleurs pour­raient y in­ci­ter. Tout comme la dé­fiance de plus en plus pro­non­cée en­vers la Rai­son et les Lu­mières qu’on dé­ve­loppe à droite et à gauche, chez les pro­phètes du dé­clin ou les théo­ri­ciens de la «col­lap­so­lo­gie» ou de la «deep eco­lo­gy». Rap­pe­lons quelques vé­ri­tés d’évi­dence : ap­pli­quée à la mé­de­cine, l’uti­li­sa­tion de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle a d’abord pour ob­jet d’amé­lio­rer la san­té des hu­mains, de com­battre les ma­la­dies, de sou­la­ger au­tant que pos­sible les souf­frances des pa­tients. Avec ces ou­tils, sa­vants et mé­de­cins en­gendrent chaque jour des pro­grès consi­dé­rables. Sans la science, sans la tech­nique, où en se­rait au­jourd’hui l’es­pé­rance de vie, qui a pro­gres­sé de quelque qua­rante an­nées en un siècle et de­mi, com­bien d’en­fants se­raient morts, com­bien de ma­lades et de bles­sés au­raient suc­com­bé faute d’un sa­voir suf­fi­sant pour les soi­gner ou bien pré­ve­nir leur ma­la­die ?

Ces rap­pels de bon sens, bien sûr, n’épuisent pas la ques­tion. La re­cherche ap­par­tient aux cher­cheurs : ils doivent tra­vailler li­bre­ment. Mais les im­pli­ca­tions de la science sont trop sé­rieuses pour être lais­sées aux scien­ti­fiques, et en­core moins aux in­dus­triels, aus­si sé­dui­sants et «hype» soient-ils. Cha­cune des nou­velles thé­ra­pies doit être ren­due pu­blique, éva­luée, scru­tée, an­ti­ci­pée. Et ce par la col­lec­ti­vi­té, à tra­vers les ins­tances dé­si­gnées à cet ef­fet, confé­rences ci­toyennes, co­mi­tés d’ex­perts et d’élus, com­mis­sions par­le­men­taires, as­sem­blées re­pré­sen­ta­tives et gou­ver­ne­ments, à tra­vers un débat aus­si ou­vert que pos­sible. A cette condi­tion, le sa­voir se­ra mis au ser­vice des hommes, et ses ap­pli­ca­tions domp­tées pour pro­duire, non pas

«le meilleur des mondes», mais plus mo­des­te­ment, un monde meilleur. Le garde-fou de la tech­nos­cience, ce n’est pas l’igno­rance. C’est la dé­mo­cra­tie. San­té connec­tée, trans­hu­ma­nisme, pa­tient vir­tuel ou big da­ta… Pour dé­cou­vrir et com­prendre ce nou­veau monde, il ne fal­lait pas moins qu’un nu­mé­ro ex­cep­tion­nel de plus de 100 pages. Un an après «Voyage au coeur de l’IA», pre­mier hors-sé­rie sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (tou­jours dis­po­nible sur la bou­tique Li­bé), France In­ter et Li­bé­ra­tion se sont de nou­veau as­so­ciés pour pro­po­ser en­quêtes, re­por­tages et in­ter­views des plus grands spé­cia­listes du do­maine avec, pour illus­trer l’en­semble, le ta­lent du pho­to­graphe Mat­thieu Gaf­sou et les des­sins d’En­ki Bi­lal qui signe notre une. •

«Si nous sommes, d’ores et dé­jà, im­mer­gés dans le monde du trans­hu­ma­nisme “de pro­grès”, la ques­tion est sou­vent celle de sa­voir si nous al­lons bien­tôt pas­ser au trans­hu­ma­nisme “de rup­ture” […] et si, de­main, à la mé­de­cine de ré­pa­ra­tion, nous al­lons sub­sti­tuer la mé­de­cine d’aug­men­ta­tion.» Po­sée en in­tro­duc­tion au livre blanc Mé­de­cins et pa­tients dans le monde des da­ta, des al­go­rithmes et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, pu­blié en jan­vier par le Con­seil na­tio­nal de l’ordre des mé­de­cins (Cnom), l’in­ter­ro­ga­tion ré­sume le ver­tige qui nous sai­sit face à des avan­cées tech­no­lo­giques dont le rythme semble cons­tam­ment s’ac­cé­lé­rer, et à leurs im­pacts – dé­jà ef­fec­tifs ou an­ti­ci­pés – dans le do­maine, aus­si sen­sible que fon­da­men­tal, de la san­té et du corps hu­main.

Car «la mé­de­cine du fu­tur est dé­jà là», rap­pelle le Cnom: «Les pre­miers al­go­rithmes in­for­ma­ti­sés d’aide au diag­nos­tic sont va­li­dés, les chi­rur­giens pi­lotent des ro­bots, tan­dis que leurs confrères anes­thé­sistes testent l’im­pact de la réa­li­té vir­tuelle sur l’an­xié­té des pa­tients…»

Les pro­grès des ana­lyses de big da­ta et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) ont ou­vert des pers­pec­tives in­édites en ma­tière de re­cherche et de prise en charge thérapeutique. En avril, l’Agence amé­ri­caine du mé­di­ca­ment (FDA) a au­to­ri­sé l’usage, en mi­lieu mé­di­cal, d’un lo­gi­ciel ca­pable de diag­nos­ti­quer, à par­tir de cli­chés d’yeux, une af­fec­tion courante chez les pa­tients at­teints de dia­bète, la ré­ti­no­pa­thie dia­bé­tique. En août, des cher­cheurs fran­çais ont ex­pli­qué, dans la re­vue The Lan­cet, com­ment ils en­traînent une IA à dé­ter­mi­ner, sur la base d’images scan­ner d’une tu­meur can­cé­reuse, les chances de suc­cès d’un trai­te­ment par im­mu­no­thé­ra­pie. La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique de la san­té, c’est d’abord celle du «mé­de­cin aug­men­té».

CADRE LÉ­GAL ET GARDE-FOUS

L’heure est à la mé­de­cine «pré­ven­tive», «pré­dic­tive» et «per­son­na­li­sée» : une mu­ta­tion qui sou­lève un en­thou­siasme lé­gi­time, et des in­quié­tu-

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