Et vogue le ca­lyp­so

Ca­lyp­so Rose A 78 ans, la chan­teuse sa­voure un suc­cès mon­dial avec les re­frains co­quins et fé­mi­nistes de Tri­ni­té-et-To­ba­go.

Libération - - EDITORIAL - Par FRAN­ÇOIS-XA­VIER GO­MEZ Photo JÉ­RÔME BON­NET

27 avril 1940 Nais­sance à Be­thel (île de To­ba­go). 1963 Pre­mier disque. 1978 Pre­mière femme sa­crée «Ca­lyp­so Mo­narch». 2016 Far From Home, disque de pla­tine. 10 dé­cembre 2018 Grand prix Sa­cem des mu­siques du monde.

Quelque part entre l’île de Tri­ni­té et To­ron­to, en ce mo­ment, un Boeing 737 de la compagnie Ca­rib­bean Air­lines sillonne le ciel avec, sur son fu­se­lage, l’ins­crip­tion «Ca­lyp­so Rose, Ca­lyp­so Queen of the World». La chan­teuse en re­tire une grande fier­té: «Quand on m’a dé­co­rée en 2017 de l’Ordre de la Ré­pu­blique, la plus haute dis­tinc­tion de Tri­ni­té-et-To­ba­go, j’avais le choix entre une mai­son, une somme d’ar­gent et un avion à mon nom.» Pré­fé­rer un titre ho­no­ri­fique à une ré­com­pense ma­té­rielle, choi­sir le ciel plu­tôt que les biens ter­restres, voi­là qui dé­fi­nit bien Ca­lyp­so Rose, née MacAr­tha Le­wis en 1940. Son pays, elle l’a vu naître, puis­qu’il est in­dé­pen­dant de­puis 1962. Mais il a tar­dé à té­moi­gner sa gra­ti­tude à cette am­bas­sa­drice qui a por­té à tra­vers le monde la bonne pa­role du ca­lyp­so, l’ap­port tri­ni­da­dien au concert des mu­siques du monde. Bien avant les sprin­teurs comme Ato Bol­don, c’est cette femme me­nue, aux yeux rieurs et à l’éner­gie in­domp­table, qui a pla­cé sur la carte le pe­tit ar­chi­pel des Caraïbes. La France a joué un rôle dans la tar­dive re­con­nais­sance: son ma­na­ger est fran­çais, sa mai­son de disques, Be­cause, aus­si, et la pré­sence de Ma­nu Chao a contri­bué à po­pu­la­ri­ser son al­bum Far From Home. La presse de son pays a lar­ge­ment ré­per­cu­té son disque de pla­tine tri­co­lore et sa vic­toire de la musique en 2017. Et la mois­son n’est pas ter­mi­née. So Ca­lyp­so, l’al­bum pa­ru au prin­temps, lui vaut de re­ce­voir, ce lun­di, le grand prix des mu­siques du monde de la Sa­cem.

La fu­ture Ca­lyp­so Rose naît à To­ba­go, l’île soeur de Tri­ni­té, plus afri­caine et plus pauvre que sa voi­sine. Ses pa­rents lui donnent l’étrange pré­nom de MacAr­tha, par ad­mi­ra­tion pour le gé­né­ral amé­ri­cain MacAr­thur, fu­tur hé­ros de la ba­taille du Pa­ci­fique. Son père est pê­cheur («il pos­sé­dait deux ba­teaux») et pas­teur pro­tes­tant, sa mère a ac­cou­ché de treize en­fants. C’est trop pour le mo­deste re­ve­nu ti­ré de la vente du pois­son. Quand MacAr­tha a 9 ans, elle est confiée à un couple sans en­fants de Tri­ni­té. «J’ai été très bien trai­tée, en­tou­rée d’amour, mais être sé­pa­rée de mes pa­rents, de mes soeurs et frères, a été une dé­chi­rure», dit au­jourd’hui la sep­tua­gé­naire au su­jet de cette adop­tion sans pa­pe­rasse. Tri­ni­té est plus dé­ve­lop­pée que To­ba­go, mais c’est sur­tout le lieu du car­na­val : chaque mois de fé­vrier, on ac­court de par­tout pour as­sis­ter aux flam­boyants dé­fi­lés et dan­ser dans les ca­lyp­so tents, cha­pi­teaux où les grandes ve­dettes du ca­lyp­so ri­va­lisent pour rem­por­ter le titre de la chan­son de l’an­née et por­ter la cou­ronne du «Ca­lyp­so King». Dès 15 ans, la jeune fille com­pose ses re­frains en par­tant, c’est la loi du genre, d’anec­dotes du quo­ti­dien pour mo­quer les tra­vers de la so­cié­té et faire l’apo­lo­gie vo­lon­tiers gri­voise des plai­sirs de la vie. Elle se­ra pion­nière à une époque où les femmes sont rares dans l’uni­vers du ca­lyp­so. En 1978, après une sé­rie im­pres­sion­nante de tubes, elle est la pre­mière femme pro­cla­mée «Ca­lyp­so Mo­narch», puis­qu’il a bien fal­lu trou­ver un autre nom que Ca­lyp­so King. Et ce ne fut pas sans em­bûches. «Cette an­née-là, se sou­vient-elle, Lord Kit­che­ner [cé­lèbre chan­teur, ndlr] avait pa­rié 10 000 dol­lars que je ne rem­por­te­rais ja­mais le prix. Il a dû man­ger son cha­peau et ré­gler sa dette. J’ai fait don de la somme aux hô­pi­taux.»

Un peu plus tard, sa chan­son No Ma­dame alerte sur la condi­tion mi­sé­rable des em­ployées de mai­son. Son suc­cès sus­cite un débat au Par­le­ment, qui dé­bouche sur une loi fixant un sa­laire mi­ni­mum pour les do­mes­tiques. Cet en­ga­ge­ment fé­mi­niste est na­tu­rel à ses yeux : «Si je n’avais pas pris le par­ti des femmes, qui l’au­rait fait à ma place ?»

Dans son der­nier disque, elle re­met au goût du jour A Man Is a Man, un de ses vieux suc­cès où elle blâme les jeunes filles qui disent trier leurs pré­ten­dants sur des cri­tères chromatiques : pas trop noir, pas chi­nois, pas in­dien… Ma­ni­feste an­ti­ra­ciste? «Si vous vou­lez, sou­rit la vieille dame. Mais mon mes­sage est avant tout que, quelle que soit sa cou­leur de peau, un homme est un homme si ses par­ties sont en état de marche…» La veine co­quine dé­com­plexée est aus­si pré­sente dans la chan­son que Ca­lyp­so

Rose a com­po­sée pour le pro­chain car­na­val. «Je ne peux pas vous la chan­ter car elle n’est pas en­core lan­cée, pré­cise la di­va. Mais je peux vous dire de quoi elle traite. Elle s’in­ti­tule Young Man et in­cite les femmes à ne pas res­ter au­près de ma­ris bu­veurs et vio­lents, et à ten­ter leur chance avec des mâles plus jeunes.» La ma­li­cieuse ma­mie est prise d’un fou rire: «Ça de­vrait vous par­ler… C’est l’his­toire de votre pré­sident, non ?»

Mais MacAr­tha Le­wis ne ri­gole plus quand il s’agit d’un autre chef d’Etat. De­puis 1983, elle vit dans le Queens, à New York, à la suite de son mariage avec un ci­toyen amé­ri­cain. «Trump est une honte pour l’Amé­rique, s’em­porte-t-elle. L’en­tendre me rend ma­lade, il mé­prise les femmes, les Noirs…»

Des mil­liers d’ar­tistes qu’elle a cô­toyés, elle garde un sou­ve­nir ému de Bob Mar­ley, avec qui elle a sou­vent par­ta­gé la scène de­vant des par­terres où se mê­laient im­mi­grés ja­maï­cains et tri­ni­da­diens. «C’était un être lu­mi­neux. Avant de chan­ter, il s’en­fer­mait dans sa loge pour prier.»

Fin no­vembre, elle par­ti­ci­pait à Londres à un spec­tacle créé par son com­pa­triote An­tho­ny Jo­seph pour les 70 ans de la pre­mière tra­ver­sée du Win­drush. Ce pa­que­bot a trans­por­té entre 1948 et son nau­frage en 1954 de nom­breux im­mi­grés de Ja­maïque et de Tri­ni­té. Leur his­toire a re­fait sur­face ces der­nières an­nées en Grande-Bre­tagne : les sur­vi­vants de la «Win­drush generation» sont me­na­cés d’ex­pul­sion car on ne re­con­naît plus la na­tio­na­li­té bri­tan­nique qu’ils avaient à leur ar­ri­vée. «Une si­tua­tion dra­ma­tique et ré­vol­tante», s’in­surge la chan­teuse de 78 ans, dont la ca­pa­ci­té d’in­di­gna­tion reste in­tacte. Très croyante, Ca­lyp­so Rose, qui n’a ja­mais eu d’en­fants, re­ven­dique tou­jours ses ori­gines afri­caines, et sa fier­té d’avoir connu une ar­rière-grand-mère née en Gui­née et ar­ri­vée dans les Caraïbes comme es­clave. Le suc­cès de ses der­niers disques lui fait en­chaî­ner les concerts à un rythme sou­te­nu, de­vant un public jeune et en­thou­siaste. Songe-t-elle à la re­traite ? «Tant que je peux chan­ter, non. Je suis morte deux fois dé­jà», confie-t-elle, ré­fé­rence aux deux can­cers dont elle a ré­chap­pé. «Les deux fois, le Sei­gneur m’a ra­me­née à la vie, parce qu’il avait en­core du tra­vail pour moi, je sup­pose. Alors, quand il me di­ra “on y va”, je se­rai là», conclut-elle en ou­vrant grand les bras, un sou­rire triom­phant aux lèvres. •

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