Eclats de gre­nades, brû­lures, membres ar­ra­chés… re­tour sur 82 bles­sures graves

Libération - - ÉVÉNEMENT - JACQUES PEZET

«Li­bé­ra­tion» a éplu­ché et vé­ri­fié des cen­taines de pho­tos, vi­déos ou dé­cla­ra­tions, no­tam­ment à par­tir du re­cen­se­ment du site Dé­sar­mons-les, un col­lec­tif «contre les vio­lences d’Etat», afin de dres­ser un pro­fil des ma­ni­fes­tants bles­sés gra­ve­ment lors des huit week-ends de mo­bi­li­sa­tion des gi­lets jaunes.

Ils s’ap­pellent Pa­trick, Franck, Cé­dric, Ay­han ou Fio­ri­na. Leur nom, les pho­tos de leur vi­sage et sur­tout leurs mu­ti­la­tions sont connus des gi­lets jaunes. Avec des di­zaines d’autres bles­sés, ils font par­tie du «mur de la honte», une liste par­ta­gée mas­si­ve­ment sur Fa­ce­book, dans de nom­breux groupes de sou­tien au mou­ve­ment. Parce qu’il est ar­ri­vé que, par­fois, des cli­chés de bles­sés an­té­rieurs au mou­ve­ment se glissent dans les dia­po­ra­mas des vic­times, Li­bé­ra­tion a ana­ly­sé des cen­taines de pho­to­gra­phies, de vi­déos et de dé­cla­ra­tions afin d’en dé­ta­cher une liste, non ex­haus­tive, de 82 ma­ni­fes­tants bles­sés gra­ve­ment –et d’une femme morte à cause d’une gre­nade la­cry­mo­gène.

Bles­sures re­te­nues: les membres ar­ra­chés, les or­ganes ayant per­du leur fonc­tion prin­ci­pale, les os frac­tu­rés, les pieds et jambes in­crus­tés de bouts de gre­nades, les brû­lures graves, mais aus­si toutes plaies ou­vertes au ni­veau de la tête. Ain­si, les hé­ma­tomes, par­fois ex­cep­tion­nel­le­ment vastes, cau­sés par des tirs de lan­ceur de balles de dé­fense (LBD) ou des coups de ma­traques n’ont pas été comp­ta­bi­li­sés. En­fin, nous n’avons gar­dé que les cas où nous pou­vions iden­ti­fier la vic­time, soit par son pré­nom ou parce que nous avions suf­fi­sam­ment d’images d’elle.

De ces 82 bles­sés graves, dont l’âge va­rie entre 15 et 80 ans, on re­marque que la très grande ma­jo­ri­té sont des hommes. Dix femmes, toutes tou­chées à la tête, ont été re­cen­sées. Par­mi elles, on compte Zi­neb, l’oc­to­gé­naire morte, ain­si que Fio­ri­na, une étu­diante de 20 ans ébor­gnée par un tir de lan­ceur de balles de dé­fense (LBD), se­lon ses proches, en plein vi­sage. Cette arme –for­te­ment cri­ti­quée pour les dé­gâts qu’elle peut cau­ser et dont le Défenseur des droits, Jacques Tou­bon, pré­co­nise l’in­ter­dic­tion pour le main­tien de l’ordre– est celle à l’ori­gine des cou­pures et frac­tures de quelque 60 vic­times.

Le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, de son cô­té, a été in­ca­pable de don­ner un nombre pré­cis et cir­cons­tan­cié des bles­sés. Es­ti­mant qu’ils étaient, au len­de­main de l’acte VIII, «une cin­quan­taine» de ma­ni­fes­tants bles­sés gra­ve­ment. Son porte-pa­role jus­ti­fie cette in­dis­tinc­tion par le ca­rac­tère évo­lu­tif de la gra­vi­té. «Par­fois les pom­piers vont ca­té­go­ri­ser une per­sonne en ur­gence ab­so­lue mais elle se­ra fi­na­le­ment trai­tée, après diag­nos­tic, comme une ur­gence re­la­tive», ex­plique Beau­vau, avant d’énu­mé­rer de ma­nière gé­né­rale «en­vi­ron 1 700 bles­sés du cô­té des ma­ni­fes­tants et en­vi­ron 1 000 pour les forces de l’ordre». Concer­nant le nombre de morts, le mi­nis­tère rap­pelle que 11 per­sonnes ont été tuées pen­dant le mou­ve­ment des gi­lets jaunes: à l’ex­cep­tion de l’oc­to­gé­naire tou­chée par une gre­nade la­cry­mo­gène alors qu’elle fer­mait ses vo­lets pen­dant une ma­ni­fes­ta­tion à Mar­seille, les autres vic­times ont été ren­ver­sées à proxi­mi­té des ronds-points.

«Mur de la honte»

Si la liste du «mur de la honte» ain­si qu’une pho­to com­pi­lant une ving­taine de bles­sés avec leurs pré­noms font par­tie des sources les plus par­ta­gées sur les ré­seaux so­ciaux au su­jet des gi­lets jaunes, il s’avère que leurs au­teurs ne sont pas di­rec­te­ment liés au mou­ve­ment. A l’ori­gine de cette liste, on trouve ain­si le site Dé­sar­mons-les, un col­lec­tif «contre les vio­lences d’Etat» ac­tif de­puis 2012. A la veille des ma­ni­fes­ta­tions de ce sa­me­di, son re­cen­se­ment comp­tait 81 bles­sés. Pour notre re­cen­se­ment, nous nous sommes ap­puyés sur leur liste et leurs pho­tos, afin de re­con­naître les vic­times, iden­ti­fiant par­fois plu­sieurs pho­tos d’une seule et même per­sonne, comme Tho­mas, un étu­diant ori­gi­naire de Nîmes, dont les dif­fé­rents cli­chés à divers mo­ments de ses pan­se­ments pou­vaient lais­ser pen­ser qu’il s’agis­sait de plu­sieurs per­sonnes. Lors de nos vé­ri­fi­ca­tions, il nous est aus­si ar­ri­vé de ne pas trou­ver traces de cer­taines vic­times sur les ré­seaux so­ciaux. Ré­sul­tat : elles ne font pas par­tie de notre dé­compte.

Contac­té par Li­bé­ra­tion, Ian, un des membres fon­da­teurs de cet ob­ser­va­toire des vio­lences po­li­cières, ex­plique la ge­nèse de cette liste de bles­sures «sans pré­cé­dent», créée «dans les jours qui ont sui­vi la ma­ni­fes­ta­tion du 24 no­vembre», alors que Jé­rôme, avec qui l’as­so­cia­tion va en­trer en contact, a per­du un oeil. Pour éta­blir ce re­cen­se­ment, le col­lec­tif compte sur plu­sieurs élé­ments : sa par­ti­ci­pa­tion aux ma­ni­fes­ta­tions, prin­ci­pa­le­ment à Pa­ris, une veille des ré­seaux so­ciaux, ain­si que des contacts d’avo­cats ou de street me­dics (soi­gnants vo­lon­taires dans les ma­ni­fes­ta­tions) dans plu­sieurs villes de France.

A ceux-là s’ajoutent des té­moi­gnages di­rects de vic­times ou de leurs proches, que Dé­sar­mons-les vé­ri­fie. En ef­fet, toutes les vic­times ne fi­gurent pas dans ce re­cen­se­ment non ex­haus­tif, ex­plique Ian : «S’il n’y a qu’une pho­to, on n’en fait rien. Soit on re­trouve la per­sonne et on la contacte. Soit la per­sonne ou ses proches se ma­ni­festent et on vé­ri­fie au­près d’eux, en leur de­man­dant de nous four­nir des preuves de leur ré­cit. Comme on bosse avec des me­dics, on sait dis­tin­guer si une bles­sure a été cau­sée par une gre­nade ou un lan­ceur de balles de dé­fense.» Le col­lec­tif ne compte pas les bleus ou les bles­sures lé­gères.

«200 si­gna­le­ments»

Prio­ri­sant la gra­vi­té des bles­sures comme cri­tère pour ce dé­compte, Li­bé­ra­tion n’a pour l’ins­tant pas no­té toutes les in­ten­tions de plaintes qui de­vraient être dé­po­sées pour ces 82 bles­sés. Au mi­cro de la ma­ti­nale de France In­ter, Eric Mor­van, le pa­tron de la Di­rec­tion gé­né­rale de la po­lice na­tio­nale, in­di­quait ven­dre­di que «l’IGPN a re­çu sur sa pla­te­forme 200 si­gna­le­ments et elle est au­jourd’hui sai­sie par l’au­to­ri­té ju­di­ciaire de 78 dos­siers».

Une pro­cé­dure qui n’est pas tou­jours en­vi­sa­gée par les vic­times. A l’image d’Alexandre, cou­pé au­des­sous de l’oeil par un pro­jec­tile lan­cé par la po­lice en fin de ma­ni­fes­ta­tion à Lyon sa­me­di der­nier. «J’y ai pen­sé, mais si je le fais, je pense que je pas­se­rai par un avo­cat. Je n’ai pas en­vie de me re­trou­ver face à quel­qu’un qui ne pren­dra pas ma plainte», confie-t-il à Li­bé­ra­tion. Pour­tant, il n’est pas né­ces­saire d’être as­sis face à un po­li­cier pour si­gna­ler un abus à la po­lice des po­lices. «On a une pla­te­forme en ligne de l’IGPN, où tout ci­toyen peut faire un si­gna­le­ment», rap­pelle Beau­vau.

Le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, de son cô­té, a été in­ca­pable de don­ner un nombre pré­cis et cir­cons­tan­cié des bles­sés. Es­ti­mant qu’ils étaient, au len­de­main de l’acte VIII, «une cin­quan­taine» de ma­ni­fes­tants bles­sés gra­ve­ment.

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