«IL SE MOQUE DE NOUS»

Libération - - MONDE -

tège de jeu­di. Ça nous re­met­trait sans doute au tra­vail, mais quelle af­fli­geante fa­çon de gou­ver­ner…» Pour An­dré, mi­cro­bio­lo­giste au dé­par­te­ment de l’Agri­cul­ture, qui tra­vaille sans être payé de­puis trois se­maines, ce plan d’ur­gence se­rait «une po­li­tique de coup d’Etat, dont Do­nald Trump sor­ti­rait for­cé­ment per­dant».

«ON EST JUSTE DES PIONS»

En at­ten­dant une éven­tuelle dé­ci­sion du Pré­sident, la frus­tra­tion est im­mense chez les fonc­tion­naires concer­nés. «Avant le shut­down, je n’étais dé­jà pas large fi­nan­ciè­re­ment, s’in­quiète Ja­net, 28 ans. Mon co­lo­ca­taire m’a même pro­po­sé de me prê­ter de l’ar­gent. Cette si­tua­tion com­mence à me rendre dingue: on est juste des pions, on est pris en otages par cette ad­mi­nis­tra­tion, sim­ple­ment parce que Trump veut se faire bien voir de ses élec­teurs. Le tout pour une crise à la fron­tière qui existe sur­tout dans sa tête.» Pour Deb­bie, une em­ployée de l’Agence de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment (EPA) qui n’a pas re­çu son sa­laire ven­dre­di, les Amé­ri­cains choi­sissent de tra­vailler pour l’Etat fé­dé­ral pour deux rai­sons : «Parce qu’ils ont une cer­taine idée du ser­vice pu­blic, se sentent investis d’une mis­sion pour ce pays. Et parce que ce sont des em­plois sup­po­sé­ment stables: on ne se­ra ja­mais riches mais on as­pire au mode de vie sé­cu­ri­sant de la classe moyenne. Do­nald Trump et son shut­down sapent ces deux ob­jec­tifs.»

La pa­ra­ly­sie ac­tuelle agit comme un ré­vé­la­teur de la pré­ca­ri­té de cette par­tie de la po­pu­la­tion amé­ri­caine, sans épargne ni fi­let de sé­cu­ri­té. «On vit d’une paye à l’autre», sou­pire Jen­ny, em­ployée à l’IRS (ser­vice des im­pôts) dans l’Utah. «Sans mon sa­laire, com­ment je vais pou­voir ré­gler mes fac­tures ? Rem­bour­ser mon prêt immobilier ? Ma voi­ture ? Mes cré­dits ? Mes as­su­rances ? s’in­quiète la quin­qua­gé­naire, veuve de­puis cinq ans et dont les deux fils sont en­ga­gés dans l’ar­mée. J’ai dû ap­pe­ler ma banque pour né­go­cier le re­port de cer­tains paie­ments, mais ça va me ra­jou­ter des frais sup­plé­men­taires… De­puis quelques jours, plu­tôt que d’al­ler faire les courses, je mange ce qu’il y a dans mon congé­la­teur et mes voi­sins m’offrent de la nour­ri­ture.» Au su­jet de la «crise à la fron­tière» dé­non­cée par Do­nald Trump, elle hausse les épaules : «Il y a sur­tout une crise pour les tra­vailleurs amé­ri­cains ! Moi ce qui m’in­quiète, c’est d’avoir, ou non, un toit au-des­sus de la tête. On est pu­nis pour quelque chose qui n’a rien à voir avec nous.»

Brit­ta­ny Hol­der, porte-pa­role de la Na­tio­nal Fe­de­ra­tion of Fe­de­ral Em­ployees, l’un des syn­di­cats qui or­ga­ni­saient la ma­ni­fes­ta­tion de jeu­di, rap­pelle «qu’à fonc­tions et com­pé­tences égales, les em­ployés fé­dé­raux gagnent 35 % de moins que s’ils tra­vaillaient dans le pri­vé, alors qu’une par­tie du pays les voit comme des pri­vi­lé­giés, et que Trump n’a ces­sé de cla­mer pen­dant sa cam­pagne qu’il fal­lait “as­sé­cher le ma­ri­got”». A la fin du shut­down, seuls ceux qui ont tra­vaillé, contrai­re­ment à ceux qui ont été mis au chô­mage tech­nique, pour­ront es­pé­rer ré­cu­pé­rer le sa­laire non ver­sé.

Les 800 000 em­ployés fé­dé­raux ne sont pas les seuls à souf­frir du shut­down. Sur dix per­sonnes qui tra­vaillent pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, quatre sont des pres­ta­taires pri­vés. Et des mil­liers d’entre eux sont po­ten­tiel­le­ment tou­chés par la pa­ra­ly­sie des ad­mi­nis­tra­tions. A l’ins­tar de Ch­ris, le tech­ni­cien in­for­ma­tique pour le dé­par­te­ment de la Jus­tice : «Du jour au len­de­main, on m’a ex­pli­qué qu’on ne pou­vait pas me faire tra­vailler. Je n’ai pas d’épargne, pas de re­ve­nus de­puis Noël, et je dois pour­tant rem­bour­ser des cré­dits, payer mes as­su­rances… A l’heure qu’il est, je ne vois pas com­ment je vais pou­voir payer mon loyer de fé­vrier.» Ch­ris re­doute d’être ex­pul­sé de son do­mi­cile d’Ar­ling­ton, sur l’autre rive du Po­to­mac, qu’il oc­cupe avec sa femme, en­ceinte de quatre mois, et leur fille de 4 ans. «Do­nald Trump n’a au­cune mo­rale, s’agace-t-il. Il n’a que faire de la si­tua­tion des tra­vailleurs amé­ri­cains. Les sé­na­teurs ré­pu­bli­cains ne valent guère mieux : ils dé­montrent tous les jours qu’ils sont sou­mis à l’exé­cu­tif. Je ne sais pas où est pas­sé l’équi­libre des pou­voirs ga­ran­ti par la Consti­tu­tion.» Les an­ciens combattants sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés par la crise ac­tuelle : ils re­pré­sentent un peu plus de 30 % des em­ployés fé­dé­raux, no­tam­ment de­puis une ré­forme de 2009 pour en­cou­ra­ger leur em­bauche par l’ad­mi­nis­tra­tion. «Comme tout le monde, je crois évi­dem­ment en l’im­por­tance de la sé­cu­ri­té à la fron­tière, avance Will At­tig, di­rec­teur exé­cu­tif de l’Union Ve­te­rans Coun­cil et an­cien com­bat­tant de la guerre en Irak. Mais ce dont il est ques­tion au­jourd’hui, c’est d’une pro­messe de cam­pagne, tan­dis que des cen­taines de mil­liers de per­sonnes sont pri­vées de sa­laire. Trump met la vie des gens en jeu pour une vul­gaire ma­noeuvre po­li­tique.» Ed Ca­nales, agent dans une pri­son fédérale de Ca­ro­line du Nord, vé­té­ran de la guerre en Irak lui aus­si, ren­voie tous les camps dos à dos. «C’est à ce­lui qui pis­se­ra le plus loin, entre le Congrès et Trump, les démocrates et les ré­pu­bli­cains», ré­sume-t-il. De­puis le dé­but du shut­down, sa femme et lui tra­vaillent tous les jours sans être payés. Il voit le plan d’ur­gence comme «la seule so­lu­tion pour sor-

PHO­TO LEIGH. VO­GEL. NEW YORK TIMES.REDUX. REA

Jeu­di à Wa­shing­ton, des em­ployés fé­dé­raux ma­ni­festent pour ré­cla­mer la fin du shut­down.

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