A Bel­grade, «tout le monde en a marre»

De­puis dé­but dé­cembre, chaque sa­me­di, des mil­liers de Serbes dé­filent dans la ca­pi­tale pour dé­non­cer la cor­rup­tion en­dé­mique et la bru­ta­li­té d’Etat. Une mo­bi­li­sa­tion par­tie des ré­seaux so­ciaux, sans lea­der po­li­tique, qui se pro­page à tra­vers le pays.

Libération - - MONDE - Par PHI­LIPPE BERTINCHAMPS Cor­res­pon­dant à Bel­grade

Ils marchent tam­bour bat­tant, mal­gré la neige et le vent qui cinglent les vi­sages. Leur but : mettre fin à la peur. De­puis le 8 dé­cembre, chaque sa­me­di à 18 heures, des di­zaines de mil­liers de ci­toyens se ras­semblent dans les rues de Bel­grade, la ca­pi­tale de la Ser­bie, pour dire «non à la vio­lence» du ré­gime d’Alek­san­dar Vu­cic (lire ci­contre) en­vers l’op­po­si­tion et les mé­dias. En tête du dé­fi­lé, une grande ban­nière : «Un par­mi cinq mil­lions». Le slo­gan qui a don­né son nom au mou­ve­ment fait écho à une déclaration du Pré­sident, qui avait as­su­ré qu’il ne fe­rait au­cune conces­sion, «même si 5 mil­lions de per­sonnes des­cen­daient dans la rue». «Vu­cic vo­leur», «le peuple se sou­lève», peut-on lire sur les nom­breuses pan­cartes. «La pre­mière ma­ni­fes­ta­tion était spon­ta­née», ex­plique Mi­li­ca, la qua­ran­taine, mère de fa­mille sans em­ploi. «Ce soir-là, nous étions en­vi­ron 200 sur la place de la fa­cul­té de philosophie, dans le centre-ville. Nous nous étions don­né ren­dez-vous via les ré­seaux so­ciaux. Seuls le quo­ti­dien Da­nas et la té­lé­vi­sion N1 avaient dif­fu­sé l’in­fo. Et puis très ra­pi­de­ment, et à notre grande sur­prise, des mil­liers de gens ont af­flué, toutes gé­né­ra­tions confon­dues. Ces ma­ni­fes­ta­tions sont l’ex­pres­sion d’un ras-le­bol gé­né­ral. L’exas­pé­ra­tion aug­mente et nous avons be­soin de nous sou­te­nir les uns les autres.» En­vi­ron 15 000 per­sonnes étaient pré­sentes. Des re­pré­sen­tants du bloc d’op­po­si­tion Al­liance pour la Ser­bie sont ve­nus gros­sir les rangs, mais sans au­cun signe vi­sible d’une ap­par­te­nance à l’un des quelque trente par­tis de cette coa­li­tion. Seul flotte le dra­peau na­tio­nal.

Of­fi­cines d’in­trigue

«Nous ne pou­vons plus res­ter as­sis, si­len­cieux, les bras croisés face à ce pou­voir ma­ni­pu­la­teur et li­ber­ti­cide», mar­tèle la jour­na­liste Ta­ma­ra Spaic.

Du­rant vingt-huit ans, elle a écrit dans les jour­naux in­dé­pen­dants serbes. Mais en 2013, elle a eu le tort de po­ser à Vu­cic, alors vice-Pre­mier mi­nistre, une ques­tion sur la li­ber­té de la presse. Un échange mus­clé s’en est sui­vi. De­puis, elle a vu ses ar­ticles cen­su­rés ou ré­écrits. «Ma ré­dac­tion conti­nuait à me ver­ser un sa­laire mais elle m’em­pê­chait de tra­vailler, ra­conte-t-elle. J’ai fi­ni par cla­quer la porte.» Se­lon Re­por­ters sans fron­tières (RSF), la Ser­bie est de­ve­nue «un pays où pra­ti­quer le jour­na­lisme n’est plus sûr». L’or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale dé­nonce la cen­sure po­li­tique, la pro­pa­ga­tion d’in­tox, mais aus­si «un nombre alar­mant d’at­taques qui ne sont ni ins­truites, ni ré­so­lues, ni pu­nies». Der­nier exemple en date: l’in­cen­die aux cock­tails Mo­lo­tov, la nuit du 12 dé­cembre, dans la ban­lieue de Bel­grade, de la mai­son du jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion Mi­lan Jo­va­no­vic, qui en­quê­tait sur des af­faires de cor­rup­tion. Un in­di­vi­du a plai­dé cou­pable et été condam­né à une amende de 500 eu­ros et six mois d’as­si­gna­tion à ré­si­dence. Mais le com­man­di­taire pré­su­mé de l’at­taque court tou­jours.

«De­puis l’ar­ri­vée au pou­voir d’Alek­san­dar Vu­cic, il y a sept ans, la Ser­bie a chan­gé de la pire ma­nière, dé­plore Ta­ma­ra Spaic. Ce chantre de l’ex­trême droite à l’époque des guerres en You­go­sla­vie, qui ap­pe­lait au meurtre des mu­sul­mans, a en­dos­sé un cos­tume pro-eu­ro­péen. Mais dans le fond, il n’a pas évo­lué : la bru­ta­li­té reste sa marque de fa­brique.» De fait, les ins­ti­tu­tions se sont trans­for­mées en of­fi­cines d’in­trigue, l’op­po­si­tion est in­exis­tante, les mé­dias sont ca­de­nas­sés et la cor­rup­tion est en­dé­mique. Il n’y a plus d’es­pace pour la culture et la li­ber­té d’ex­pres­sion ; il est dif­fi­cile, voire im­pos­sible, de trou­ver un em­ploi sans la carte du par­ti au pou­voir, le Par­ti pro­gres­siste serbe. «Tout le monde en a marre, af­firme Ta­ma­ra Spaic. J’es­pé­rais au moins que l’Union eu­ro­péenne [la Ser­bie est can­di­date à l’in­té­gra­tion de­puis 2011, ndlr] al­lait mettre un frein à ces dé­rives, mais non.» A la pro­chaine ma­ni­fes­ta­tion, elle por­te­ra un écri­teau : «Vu­cic, va voir à Bu­da­pest si j’y suis.» Une al­lu­sion à Ni­ko­la Gruevs­ki, l’ex-Pre­mier mi­nistre de Ma­cé­doine condam­né en oc­tobre à une peine de deux ans de pri­son pour abus de pou­voir et qui a ob­te­nu le sta­tut de ré­fu­gié en Hon­grie.

«Che­mises en­san­glan­tées»

L’étin­celle qui a mis le feu aux poudres a été le pas­sage à ta­bac, le 23 no­vembre, de Bor­ko Ste­fa­no­vic, le chef d’un pe­tit par­ti d’op­po­si­tion, la Gauche de Ser­bie. Trois in­di­vi­dus l’ont frap­pé à la tête à coups de barre de fer, en marge d’une réunion po­li­tique à Kru­se­vac, chasse gar­dée du di­rec­teur des ser­vices de ren­sei­gne­ments serbes, Bra­ti­slav Ga­sic, un proche d’Alek­san­dar Vu­cic. Les mé­dias ont trai­té l’af­faire comme un fait divers et les agres­seurs, des ner­vis payés 50 eu­ros pour com­mettre leur for­fait, ont été li­bé­rés au bout d’un mois. Dans les rues de Kru­se­vac, un slo-

gan ap­pa­raît : «Stop aux che­mises en­san­glan­tées.» «Les ci­toyens se ré­veillent», es­père Bor­ko Ste­fa­no­vic. Cet an­cien membre de la pré­si­dence du Par­ti dé­mo­crate, for­ma­tion de centre gauche anéan­tie aux élec­tions de 2012, voit dans ces ma­ni­fes­ta­tions la pos­si­bi­li­té d’une re­nais­sance de l’op­po­si­tion. A son tour, il dé­crit une at­mo­sphère de peur : «Ces vio­lences sont un re­tour bru­tal à l’époque de Slo­bo­dan Mi­lo­se­vic [l’ex-dic­ta­teur dont Vu­cic a été le mi­nistre de l’In­for­ma­tion de 1998 à 2000, ndlr]. Le pou­voir nous cible comme des en­ne­mis de l’Etat, mais il au­rait tort d’igno­rer la co­lère du peuple. Chaque ma­ni­fes­tant a ses rai­sons de pro­tes­ter. A cause des bas sa­laires et de l’ab­sence de pers­pec­tives, 70 000 Serbes [sur une po­pu­la­tion de 7 mil­lions d’ha­bi­tants] ont pris le che­min de l’exode en 2018.» Comme

en Hon­grie face au Pre­mier mi­nistre Vik­tor Orbán, l’op­po­si­tion de gauche, du centre, de droite et d’ex­trême droite a dé­ci­dé de s’unir. «Alek­san­dar Vu­cic a lais­sé en­tendre qu’il or­ga­ni­se­rait des lé­gis­la­tives an­ti­ci­pées ce prin­temps. Ce scru­tin, tous en­semble, nous al­lons le boy­cot­ter», pro­met Ste­fa­no­vic.

«Les gens me sur­prennent, ils s’or­ga­nisent

d’eux-mêmes», ob­serve Alek­san­dar, mu­si­cien de 31 ans qui est un des co­or­di­na­teurs de la mo­bi­li­sa­tion. Les ta­bloïds n’ont pas hé­si­té à le qua­li­fier de «toxi­co­mane», et sa col­lègue Je­le­na, 24 ans, de «ter­ro­riste al­ba­naise».

Le 22 dé­cembre, le cor­tège a ras­sem­blé 30000 per­sonnes, bien plus que les 5000 an­non­cées par le mi­nis­tère de l’In­té­rieur. De­puis, les ma­ni­fes­ta­tions se ré­pandent de ville en ville, mal­gré l’omer­tà mé­dia­tique.

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