Bien sai­gnant

Libération - - IMAGES - Par SAN­DRA ONANA

C’est une or­gie bou­chère, une dé­bauche de bi­doche. De la viande à n’en plus fi­nir, com­par­ti­men­tée dans ses étals, em­maillo­tée dans du film plas­tique. Elle s’en­tasse à pro­fu­sion, vient grim­per jus­qu’au pla­fond, dans le re­flet oblique des mi­roirs qui dé­mul­ti­plient la mar­chan­dise en trompe-l’oeil. A gauche, de l’agneau, à droite, du porc. Au mi­lieu, une cliente in­dé­cise, sou­cieuse de faire bonne chère. De dos, elle far­fouille dans la co­chon­naille, dé­li­bé­rant peut-être in­té­rieu­re­ment entre carré de côtes et fi­let mi­gnon. Se doute-t-elle de l’ef­fet co­mique pro­vo­qué par son in­vrai­sem­blable pull sur le­quel s’alignent des co­chons en rangs d’oi­gnon ? Pié­gés dans la maille du tri­cot, ces go­rets sé­riels ignorent tout du char­nier en­vi­ron­nant.

En scru­tant les rayons d’hy­per­mar­chés, Paul Reas pen­sait do­cu­men­ter la mon­tée du consu­mé­risme en Grande-Bre­tagne dans les an­nées 80. Sans doute n’ima­gi­nait-il pas vivre, aus­si, les der­nières heures d’in­sou­ciance d’un car­nisme dés­in­hi­bé, trois dé­cen­nies avant les as­sauts des mi­li­tants vé­gans contre les vi­trines des bou­chers-char­cu­tiers. Cet ins­tan­ta­né d’une cliente en quête de gi­bier fait d’ailleurs écho au por­trait d’un jeune em­ployé d’abat­toir im­mor­ta­li­sé quelques an­nées plus tôt par le photographe, ex­hi­bant deux têtes de co­chon cou­pées tan­dis que pend, en ar­rière-plan, une car­casse de bête. Dans son livre Fables of Fau­bus, l’An­glais com­pile trente ans de pho­tos in­édites pré­le­vées dans ses tra­vaux ul­té­rieurs. Il y aus­culte les mu­ta­tions so­cio-éco­no­miques qui ont af­fec­té la classe ou­vrière bri­tan­nique de 1982 à 2012, entre dé­clin de l’in­dus­trie mi­nière et es­sor de la dis­tri­bu­tion de masse. Avec la sé­rie «I Can Help» (1988), d’où est ti­ré cet éta­lage de bou­che­rie dé­ca­dente, la cou­leur fait une ir­rup­tion fla­shante après deux sé­quences de cli­chés noir et blanc. Le rose et le rouge baignent l’image de consom­ma­teurs af­fai­rés en ter­ri­toire car­ni­vore, comme pris dans les en­trailles de la grande dis­tri­bu­tion. Le lard et les chairs crues luisent sous le néon des rayon­nages, bar­rés par des bandes de graisses. Les tons tendres des jam­bons ré­pondent au ver­meil sai­gnant des gi­gots.

Ain­si Paul Reas dé­peint-il une so­cié­té li­vrée à des oc­cu­pa­tions d’emplettes et de ri­paille, après la fer­me­ture des car­rières et l’ex­tinc­tion des hauts four­neaux. Il sai­sit la bous­cu­lade des su­per­mar­chés et le cha­hut des centres com­mer­ciaux, avec leurs files d’at­tente aux caisses, leurs fast-foods où man­ger sur le pouce, leurs dé­dales de par­kings. Dans ces temples consu­mé­ristes, l’abon­dance de la man­geaille tra­duit le dé­bor­de­ment des ap­pé­tits. La vo­ra­ci­té de la fièvre ache­teuse ar­bo­rant le cha­riot pour to­tem. • (1) Edi­tions GOST Books, 240 pp., 43 €.

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