GPA Va­len­ti­na Men­nes­son, ma­jeure et en­ga­gée

Née il y a dix-huit ans aux Etats-Unis par ges­ta­tion pour au­trui, Va­len­ti­na Men­nes­son ra­conte ses liens avec la femme qui l’a por­tée et celle qui lui a don­né ses gènes. Elle se re­ven­dique «ab­so­lu­ment nor­male» et dé­fend le pro­cé­dé qui lui a per­mis de voir

Libération - - LA UNE - Re­cueilli par CA­THE­RINE MALLAVAL Pho­to RÉ­MY ARTIGES

Fi­ni le temps des poses de­vant des pho­to­graphes qui te­naient ab-so-lu-ment à la cap­ter avec sa soeur de­vant son école pri­maire ou sur une ba­lan­çoire. Jo­lis cli­chés de pe­tites filles nées d’une ges­ta­tion pour au­trui. Cette sul­fu­reuse GPA. Va­len­ti­na Men­nes­son, ju­melle de Fio­rel­la, est dé­sor­mais ma­jeure (de­puis oc­tobre). Et en ce mois de jan­vier, elle re­garde seule l’ob­jec­tif. Sans ses mé­dia­tiques pa­rents, Syl­vie et Do­mi­nique, les dé­sor­mais cé­lèbres époux Men­nes­son qui de­puis dix-huit ans écument les tri­bu­naux, en­caissent et contestent sans re­lâche les dé­ci­sions de jus­tice pour être plei­ne­ment re­con­nus par l’état ci­vil fran­çais comme les deux pa­rents de leurs filles. Com­bat­tants in­fa­ti­gables. Au­jourd’hui, la fille prend la re­lève à sa ma­nière en s’af­fi­chant avec son vi­sage en cou­ver­ture dans un livre-té­moi­gnage au titre aus­si sobre que cash: Moi, Va­len­ti­na, née par GPA. Un ré­cit je­té à la face de la Ma­nif pour tous et de ses images de bé­bés dans des cha­riots pour mieux étriller cette fa­meuse ges­ta­tion pour au­trui pour­tant men­tion­née dans la Bible. Et de tous ceux qui crient à la «mar­chan­di­sa­tion» des corps. Sans nuance. Sans se sou­cier de ceux qui sont ain­si nés. Va­len­ti­na et sa soeur Fio­rel­la, c’est une his­toire à plu­sieurs. Les deux filles ont vu le jour en 2000 en Ca­li­for­nie grâce aux ga­mètes de leur père, certes, mais aus­si aux ovo­cytes d’une don­neuse, Isa­belle, une amie de Syl­vie, et le ventre d’une Amé­ri­caine, Ma­ry. Mais de­puis tou­jours, le duo clame n’avoir qu’une seule mère. Celle qui les a dé­si­rées et éle­vées de­puis dix-huit ans: Syl­vie, vic­time d’une ros-

se­rie de la vie (le syn­drome de Ro­ki­tans­ky) n’a pas d’uté­rus.

Vi­sage mu­tin bien ma­quillé et ongles faits, jean troué au ge­nou (mal­gré le froid), grosses bas­kets et blou­son fa­çon mou­moute à longs poils, Va­len­ti­na, phra­sé sac­ca­dé de jeune qui os­cille entre les «à la base» et les «de base» pour mieux ap­puyer son pro­pos, se ra­conte dans un ca­fé, quelques jours avant de re­ga­gner Londres où elle étu­die le com­merce à l’uni­ver­si­té. Quelques jours aus­si avant la sor­tie, jeu­di, de son ou­vrage qui offre en pré­face les mots de sa mère ré­su­mant «dix-huit an­nées de joies et de bon­heur» avec ses filles

«mais aus­si de peines, es­sen­tiel­le­ment dues à l’achar­ne­ment ju­di­ciaire», tan­dis que pa­pa signe une post­face ren­dant grâce à une «ba­na­li­té heu­reuse», «le bap­tême, les pro­me­nades en pous­sette, les câ­lins, le pre­mier jour à la pis­cine avec les bé­bés na­geurs…» avant de conclure sur une sorte de «si j’avais su, j’au­rais vé­cu tran­quille aux Etats-Unis. Et pas dans cette France qui prend en otage la re­con­nais­sance des en­fants par l’état ci­vil fran­çais pour mieux dis­sua­der des couples (hé­té­ros ou ho­mos) de re­cou­rir à la GPA in­ter­dite dans l’Hexa­gone de­puis 1994.»

Pour­quoi ce livre-té­moi­gnage ? Vos pa­rents ont dé­jà ra­con­té leur com­bat dans des ou­vrages (1).

Ceux qui s’op­posent à la GPA disent que les en­fants sont mal­heu­reux ou qu’ils ont des pro­blèmes. Je vou­lais leur ré­pondre. Une bonne fois pour toutes. Pas dans une énième in­ter­view. Dans un livre. De­puis long­temps, la porte était ou­verte chez Mi­cha­lon, qui édite mes pa­rents. Mais ma soeur et moi étions trop jeunes. On at­ten­dait le bon mo­ment. L’âge d’être au clair. Il est ve­nu. Au dé­part, je de­vais écrire ce texte avec Fio­rel­la. Mais j’ai com­men­cé seule l’été der­nier. Elle m’a re­lue. M’a dit qu’elle pen­sait exac­te­ment la même chose et n’avait rien à ajou­ter. Alors j’ai conti­nué en so­lo.

Votre mes­sage, c’est de dire : je suis nor­male. C’est ça ?

Ab­so­lu­ment. J’aime sor­tir avec mes amies, faire les ma­ga­sins, re­gar­der des sé­ries, man­ger des su­shis… Quand je vois mes co­pines, je constate que la seule dif­fé­rence, c’est que je suis née dif­fé­rem­ment. Et fran­che­ment, je suis loin de pen­ser tous les jours que je suis née grâce à une GPA. En fait, ça me re­vient quand mon père parle de son com­bat avec les juges ou en parle dans des in­ter­views. Tout est beau­coup plus simple qu’on l’ima­gine. Mes pa­rents m’ont tou­jours dit la vé­ri­té. Ils m’en ont tou­jours par­lé. Et c’est comme si je l’avais tou­jours su. Il y avait la femme qui nous a por­tées ma soeur et moi (nous étions deux em­bryons dif­fé­rents) et l’amie de ma mère qui a don­né ses graines: Isa­belle. Quand j’ai gran­di, j’ai dit «ovo­cytes» et non plus «graines». C’est tout. Très clair. Et je n’ai qu’une mère : celle qui m’a vou­lue, a cou­pé le cor­don om­bi­li­cal et m’a éle­vée. D’ailleurs, je n’aime pas l’ex­pres­sion «mère por­teuse», qui fait pas­ser la GPA pour quelque chose d’étrange, voire de mal­sain. Ça laisse en­tendre qu’il y au­rait deux mères dans l’af­faire. Ce n’est pas le cas.

Quelles re­la­tions en­tre­te­nez­vous jus­te­ment avec Ma­ry, qui vous a por­tée ?

De­puis que nous sommes nées, nous al­lons ré­gu­liè­re­ment aux Etats-Unis en va­cances. Du coup, nous voyons Ma­ry très sou­vent. En fait, je suis sur­tout proche de ses en­fants. Elle en a eu quatre avant de nous por­ter. Je ri­gole plus avec eux. Je n’ai pas de pho­to de Ma­ry dans ma chambre mais ma mère en a mis dans le sa­lon.

Ma­ry a été payée pour vous por­ter, ça vous dé­range ?

Ce­la me semble nor­mal de ré­mu­né­rer une per­sonne qui porte un en­fant pen­dant neuf mois, doit rendre des comptes à l’agence qui l’a mise en re­la­tion avec les fu­turs pa­rents, aux fu­turs pa­rents et à la cli­nique ! Le temps c’est de l’ar­gent. Aux EtatsU­nis, les por­teuses qui sont re­te­nues par les agences ne sont pas dans le be­soin. Je ne com­prends pas qu’en France on ne parle que du prix, que de l’ar­gent. Même quand c’est 30 000 eu­ros, il y a des fa­çons plus fa­ciles de les ga­gner. Ceux qui parlent de «mar­chan­di­sa­tion» ca­ri­ca­turent. Et mettent toutes les GPA dans le même sac. Moi non plus je ne cau­tionne pas la GPA quand les femmes qui font ce­la n’ont pas le choix, ne le font que pour l’ar­gent et à la chaîne, comme en Ukraine. Je dé­fends une GPA bien en­ca­drée, sûre mé­di­ca­le­ment, avec l’as­su­rance que les femmes qui font ça le font pour le geste, pas uni­que­ment pour l’ar­gent.

Avez-vous de­man­dé à Ma­ry pour­quoi elle vous a por­tée ? On en a par­lé. Ma­ry a été adop­tée. Elle a vu sa mère souf­frir d’in­fer­ti­li­té. Elle a aus­si été ins­pi­rée par une amie de sa mère qui avait été ges­ta­trice. Elle vou­lait ai­der un couple à avoir un en­fant. C’est elle qui, après s’être ins­crite dans une agence, a choi­si mes pa­rents sur pho­tos, d’après leurs mo­ti­va­tions… Et Isa­belle, la don­neuse d’ovo­cytes, vous la voyez en­core ?

Bien plus sou­vent que quand elle ha­bi­tait à Wa­shing­ton. Main­te­nant qu’elle est ren­trée en France, dès que ma mère fait un truc à la mai­son, elle l’in­vite. Elle aus­si, c’est sur­tout la pote de ma mère. Elle est grave spor­tive, pas du tout comme moi. Elle fait tout le temps des ma­ra­thons. Je me dis, j’ai ses gènes mais je n’y ar­rive pas, le sport c’est ma pire moyenne à l’école.

Vous voyez quand même des res­sem­blances ?

Elle est drôle, je crois que je le suis, mais il y a beau­coup de gens qui sont drôles. J’ai un peu son air asia­tique, mais si­non… Pour moi je le re­dis, c’est clair : Ma­ry et Isa­belle ne sont pas mes mères mais les amies de ma mère. Sim­ple­ment je suis un peu plus gen­tille avec elles qu’avec les autres co­pines de ma mère. Quand elles sont là, je ne monte pas dans ma chambre.

Vous au­riez ai­mé avoir les gènes de votre mère ?

J’au­rais bien ai­mé, mais ça n’était pas pos­sible. D’ailleurs, je pense que quand la mère d’in­ten­tion ne peut pas four­nir ses ovo­cytes, re­cou­rir à une don­neuse in­dé­pen­dante est es­sen­tiel. Si la femme qui m’avait por­tée m’avait aus­si don­né ses gènes, bref qu’elle avait été ma mère gé­né­tique, ç’au­rait été trop com­pli­qué. Et pas éthique. Là, le fait que Ma­ry ne m’ait pas trans­mis son pa­tri­moine, et qu’elle ne m’ait pas dé­si­rée, a per­mis qu’elle me laisse par­tir.

La ques­tion est sans doute aga­çante, mais au­riez-vous trou­vé plus simple ou plus «mo­ral» d’être adop­tée ?

J’ai dis­cu­té de ça avec mes pa­rents. A pre­mière vue, l’adop­tion c’est grave mieux, puis­qu’il s’agit de sau­ver un en­fant de la dé­tresse. Mais d’abord, il y a très peu d’en­fants à adop­ter. Et mes pa­rents m’ont ex­pli­qué qu’ils vou­laient un en­fant qu’ils aient en­semble à la nais­sance. Les en­fants à adop­ter ont sou­vent un pas­sé. Et ça, ce n’est pas simple. Mes pa­rents n’avaient pas eu d’en­fants avant nous je crois qu’ils ne se sen­taient pas de gé­rer ça. Dé­jà qu’ils ga­lèrent avec nous. Il faut dire qu’on est as­sez ca­pri­cieuses… Bref, je com­prends très bien qu’on pose cette ques­tion de l’adop­tion. Et qu’on la trouve plus «mo­rale». Mais ce qui m’agace c’est qu’on ose me de­man­der sou­vent si ma mère est bien ma mère, ce que l’on ne fait pas avec un en­fant adop­té. J’ai l’im­pres­sion aus­si qu’on se de­mande da­van­tage si les en­fants de GPA vont bien, s’ils sont nor­maux, s’ils ont su­bi un trau­ma­tisme, alors qu’on consi­dère que grâce à l’adop­tion un en­fant qui était mal­heu­reux est dé­sor­mais for­cé­ment heu­reux.

Fré­quen­tez-vous d’autres en­fants nés de GPA ?

J’en croise beau­coup quand mes pa­rents font leur col­loque an­nuel avec leur as­so­cia­tion Cla­ra (Co­mi­té de sou­tien pour la lé­ga­li­sa­tion de la GPA et l’aide à la re­pro­duc­tion as­sis­tée). Mais la plu­part sont pe­tits ! Si­non, je connais la fille de l’avo­cat de mes pa­rents aux EtatsU­nis. Elle est née comme ça aus­si. Elle a 25 ans. Elle est sym­pa. Et nor­male aus­si.

Du coup vous avez peu de gens à qui en par­ler ?

Mes amies proches le savent. Et si le su­jet vient j’ex­plique. Mais une fois que j’ai dit que j’étais née par GPA et que j’ai ex­pli­qué, y a plus grand-chose à ajou­ter.

Com­ment vi­vez-vous le com­bat ju­ri­dique et mé­dia­tique de vos pa­rents ?

Tout ce qui est loi, ju­ri­dique, ça m’énerve. J’en ai marre quand mon père parle de ça à table. Je de­mande alors qu’on parle de choses nor­males. Je n’ai pas vrai­ment l’âge de m’in­té­res­ser à tout ça et pas vrai­ment en­vie. Mais en même temps je com­prends qu’ils conti­nuent à se battre. Quand on élève et qu’on aime une per­sonne de­puis dix-huit ans on veut être re­con­nus comme les pa­rents sur le li­vret de fa­mille. Et ça, nous ne l’avons pas. Pour l’ins­tant, j’ai un pas­se­port amé­ri­cain, de­puis peu un pas­se­port fran­çais. C’est tout. Alors c’est vrai que j’es­père que mon té­moi­gnage ai­de­ra. Notre fa­mille, et les autres aus­si.

Vous rê­vez à votre tour d’avoir des en­fants ?

Oui et beau­coup. Quatre ou cinq. Faut bien que je rat­trape ma mère.

«Je ne cau­tionne pas la GPA quand les femmes qui font ce­la n’ont pas le choix, ne le font que pour l’ar­gent et à la chaîne.» Va­len­ti­na Men­nes­son

Va­len­ti­na Men­nes­son, mar­di à Pa­ris.

MOI, VA­LEN­TI­NA, NÉE PAR GPA de VA­LEN­TI­NA MEN­NES­SON Ed. Mi­cha­lon, 16€ sor­tie le 17 jan­vier.

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