An­gé­li­ca Lid­dell, la chair est fable

S’ins­pi­rant du ro­man «la Lettre écar­late» de Na­tha­niel Haw­thorne, la dra­ma­turge es­pa­gnole com­pose un stu­pé­fiant bou­quet de scènes sans ta­bou contre le pu­ri­ta­nisme.

Libération - - CULTURE/ SCÈNES - PHI­LIPPE LAN­ÇON

Vers la fin, sur l’écran du fond, ap­pa­raît une phrase at­tri­buée à la Lettre écar­late: «Les roses nous ser­vi­ront à sou­la­ger la sombre conclu­sion de cette his­toire de fai­blesse et de dou­leurs hu­maines.» Comme d’ha­bi­tude, An­gé­li­ca Lid­dell dis­tri­bue sur scène de splen­dides roses sur le fu­mier qui nous consti­tue. Ap­pe­lons-les des vi­sions. Elles n’ap­par­tiennent ni au théâtre, ni à la danse, ni à la pein­ture, ni à la sculp­ture, mais re­lèvent de tout à la fois. De­puis une heure et de­mie, il y a par exemple sur scène, outre un grand Noir qui fe­ra son nu­mé­ro désar­ti­cu­lé sur la voix spec­trale et co­casse de Screa­min’ Jay Haw­kins, neuf hommes blancs et bien ba­lan­cés. On les a d’abord vus en te­nue d’in­qui­si­teurs es­pa­gnols, avec robes et longs cha­peaux poin­tus noirs sur la tête, comme dans une pro­ces­sion vers le bû­cher ; mais, as­sez vite, ils se sont mis tout nus, non loin d’une pe­tite tombe pro­ba­ble­ment bos­to­nienne. Ils se sont agi­tés, ont sau­té sur des tables, les ont ren­ver­sées pour for­mer avec leurs pieds la lettre H, tout ça très beau, puis­sant, im­pré­vi­sible, comme si la souf­france sor­tait de terre pour un tour de danse avec le bur­lesque. On les a en­fin vus s’en­rou­ler de­bout, cha­cun à un fil ti­ré par la parque Lid­dell, comme des mouches prises dans la toile et dé­jà presque en­dor­mies par le ve­nin du dé­sir.

Tou­pie pos­sé­dée.

Main­te­nant ils ré­ap­pa­raissent au pas, comme des re­ve­nants fraî­che­ment sor­tis de la tombe, à droite et à gauche. Cer­tains ont un bou­quet dans la main, ce sont les roses de la phrase. Tou­jours aus­si len­te­ment, et sy­mé­tri­que­ment, les autres tournent le dos au pu­blic, écartent les jambes dans le genre des­sin de Léo­nard de Vin­ci. Ils se penchent en avant, of­frant une vue im­pre­nable sur leurs fesses, leur anus et le bout de leurs couilles. Ceux qui ont les bou­quets les dé­posent de­vant les ori­fices, en équi­libre, puis s’ins­tallent par-des­sus le corps pour re­dou­bler, dans la même po­si­tion, la fi­gure de style. L’en­tas­se­ment des pé­tales et des chairs est pris dans un grand es­pace sobre et sombre, où ap­pa­raissent des cy­près, qu’on agi­te­ra plus tard comme de lents plu­meaux, et une voi­ture mo­derne re­cou­verte d’un drap noir, cor­billard des amants mau­dits et plus gé­né­ra­le­ment de la li­ber­té d’ai­mer en dan­ger. C’est alors qu’au son to­ni­truant de la Marche pour la cé­ré­mo­nie des Turcs de Lul­ly, ils forment deux rangs entre les­quels avance fron­ta­le­ment An­gé­li­ca Lid­dell. Peu à peu, en rythme avec la mu­sique du RoiSo­leil, elle prend dans les mains deux sexes, puis deux autres, puis deux autres, puis deux autres. Et en­fin elle s’age­nouille pour re­ce­voir en bouche le sexe de cha­cun, et elle avale ra­pi­de­ment, lé­gè­re­ment, le der­nier. On se de­mande si ça va ban­der, mais non. An­gé­li­ca Lid­dell aime s’en­tou­rer d’hommes nus et bien faits. Elle va et vient et tourne et chante et crie par­mi eux comme une en­fant vê­tue de noir, une sorcière, un cor­beau, une hé­roïne de ro­man go­thique, une re­li­gieuse es­pa­gnole, comme une tou­pie pos­sé­dée ayant be­soin d’un cadre pour mieux s’em­bal­ler. Elle s’ins­pire vo­lon­tiers d’oeuvres clas­siques. Elle plante leurs graines dans le champ obs­cur et lu­mi­neux de ses fan­tasmes, elle la­boure et la­boure jus­qu’à ce qu’elles fleu­rissent. Cer­taines sont si fortes, si sur­pre­nantes, qu’elles exigent les len­teurs et les re­don­dances du spec­tacle qui les ré­vèle et jus­ti­fient une phrase du der­nier mo­no­logue de l’ar­tiste-écri­vain : «Il vous faut une cou­pable pour/ ne pas ar­ri­ver nus dans la tombe./ Il vous faut mon droit à l'of­fense.» Sur scène, An­gé­li­ca Lid­dell est de­puis long­temps cette cou­pable qui cherche à ma­gni­fier par l’of­fense. Elle en aime la fonc­tion, la né­vrose, les ten­ta­cules.

Adul­tère.

Dans The Scar­let Let­ter, ins­pi­ré par la Lettre écar­late, pu­blié par Na­tha­niel Haw­thorne en 1850, son per­son­nage s’em­pare d’Hes­ter, l’hé­roïne du ro­man, celle qui est condam­née à por­ter sur son corps la lettre A, comme adul­tère, pour avoir trom­pé son ma­ri avec le tour­men­té pas­teur Ar­thur. La lettre A ap­pa­raît d’em­blée sur l’écran du fond, c’est A comme An­gé­li­ca. Elle fait son nid dans l’âme er­rante de son per­son­nage, de même que l’un de ses ac­teurs, en robe rouge, le vi­sage cou­vert d’une voi­lette rouge, ja­mais nu, creuse le sien dans ce­lui du pas­teur. La Lettre écar­late conte avec une fer­veur ma­gique l’hy­po­cri­sie du pu­ri­ta­nisme.

Dans un cé­lèbre ar­ticle sur le livre, D.H. La­wrence écrit : «La nurse grise, Hes­ter, Hé­cate, la chatte in­fer­nale. La lente évo­lu­tion de la fe­melle vo­lup­tueuse d’une ère nou­velle, avec sa sou­mis­sion au sombre prin­cipe phal­lique. Mais il y faut du temps. Des gé­né­ra­tions et des gé­né­ra­tions de nurses, de po­li­ti­ciennes, de sa­lu­tistes. Et en­fin, de nou­veau, la sombre érec­tion des images cé­lé­brant le culte du sexe avec la nou­velle sou­mis­sion des femmes. Sou­mises à ce genre de pro­fon­deur, et bien femmes sous ce rap­port. Lorsque se­ra en­fin bri­sée l’in­sa­ni­té de cette conscience men­tale et spi­ri­tuelle, et que les femmes choi­si­ront de nou­veau l’ex­pé­rience de la grande sou­mis­sion.» C’est ce que le spec­tacle donne à voir et à pen­ser. En trois mo­no­logues où se dé­ploie la joyeuse gram­maire de l’exa­gé­ra­tion de son au­teure, très liée à la mu­sique des langues es­pa­gnole et ita­lienne, le pu­ri­ta­nisme re­nais­sant au­jourd’hui sous le feuillage des droits et de la vo­lon­té d’être sain est re­tour­né comme une vieille crêpe. Mais le dis­cours est ici sou­mis aux joies mys­té­rieuses de la forme, qui le dis­solvent ; et, quand ap­pa­raissent les mots «Amou­reuse de Fou­cault», «Amou­reuse de Barthes», «Amou­reuse d’Ar­taud», c’est sim­ple­ment d’au­dace, de li­ber­té, presque d’ado­les­cence qu’il s’agit, dans un monde qui comme tou­jours s’en mé­fie.

THE SCAR­LET LET­TER

Texte, m.s., scé­no­gra­phie et cos­tumes d’AN­GÉ­LI­CA LID­DELL. En es­pa­gnol sur­ti­tré. Théâtre de la Col­line, 75019. Jus­qu’au 26 jan­vier.

Rens. : www.col­line.fr

PHO­TO SI­MON GOS­SE­LIN

Dans The Scar­let Let­ter comme dans toutes ses créa­tions, An­gé­li­ca Lid­dell aime s’en­tou­rer d’hommes bien faits.

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