«Saint-Fé­lix», ha­meau en quête de re­mèdes

A par­tir d’une étude me­née dans le Vexin, Elise Cha­tau­ret tire une pièce do­cu­men­taire qui se fait l’écho du pro­fond désar­roi de la France ru­rale.

Libération - - CULTURE/ SCÈNES -

Elise Cha­tau­ret a l’art de faire en­trer un pay­sage sur un pla­teau, touche après touche ; d’y faire pé­né­trer le vent dans les feuilles, la boue glis­sante après la pluie, les chiens aboyeurs, la dis­tance entre les ha­bi­tants, la lu­mière chan­geante, les cloches qui ré­sonnent, et l’ho­ri­zon. Il n’y a rien ce­pen­dant sur la scène, lorsque le spec­tacle dé­bute dans un noir pro­fond. Rien sauf un groupe d’an­thro­po­logues ama­teurs, qu’on en­tend s’ébau­dir à la dé­cou­verte de vraies pommes, d’une vraie église. Que fait donc ce pe­tit groupe à Saint-Fé­lix, un ha­meau qui existe pour de vrai dans le Vexin ? Ils en­quêtent sur ce que ces dix ki­lo­mètres car­rés, iso­lés et éloi­gnés de tout, ra­content de la France en 2019, de quelle ma­nière ce lieu en est un frag­ment et ce qu’il re­flète de la mon­dia­li­sa­tion.

Ce pre­mier spec­tacle d’Elise Cha­tau­ret, créé en dé­cembre sur la scène na­tio­nale de Cer­gy-Pon­toise, a évi­dem­ment été conçu avant la ré­volte des gi­lets jaunes. Mais il en es­quisse pré­mo­ni­toi­re­ment l’amorce, les déses­poirs, la co­lère. C’est donc un spec­tacle en abyme qui montre à la fois le tra­vail do­cu­men­taire en train de s’ef­fec­tuer – Elise Cha­tau­ret et son équipe ont en­quê­té de jan­vier à juin 2017 à Saint Fé­lix – et sa trans­po­si­tion sur scène. Cinq pe­tites mai­sons en bois, à la ma­nière de ma­quette d’ar­chi­tecte ou de ca­banes d’en­fants, sont ap­pa­rues dans cet es­pace, qui ne ces­se­ra de se rem­plir. La ma­tière du texte est consti­tuée d’en­tre­tiens avec les ha­bi­tants et les quatre ac­teurs, im­pec­cables (Jus­tine Ba­che­let, So­lenne Ke­ra­vis, Charles Zé­va­co et Em­ma­nuel Matte), jouent aus­si bien les ap­pren­tis ques­tion­neurs mal­adroits que les dif­fé­rents ha­bi­tants – comme le maire en sur­plomb qui se qua­li­fie de «cou­teau suisse» ou des voi­sins qui ne parlent plus. Et puis il y a l’in­ex­pli­cable dis­pa­ri­tion de la ba­ba cool, éco­lo folle du vil­lage, morte très peu de temps après qu’elle a quit­té les lieux. A-t-elle dé­mé­na­gé parce qu’elle était pour­sui­vie ? S’agit-il d’un meurtre ? Com­ment in­ter­roge-t-on les pa­rents sur la mort de leur fille ? L’en­quête so­cio­lo­gique se double d’une énigme po­li­cière. Comme dans Ham­let, ilyaun spec­tacle dans le spec­tacle, où la vé­ri­té sur­git. Le son se trouble, c’est par la dis­tor­sion qu’Elise Cha­tau­ret met sur scènes des fu­reurs qui ne craignent plus d’ex­plo­ser, le ra­cisme in­va­sif, et ques­tionne le sen­ti­ment d’être chez soi quand on vient d’ailleurs, ou in­ter­roge les bou­le­ver­se­ments éco­lo­giques et les in­quié­tudes de ceux qui ob­servent les ruches se vi­der, et les hi­ron­delles dé­ser­ter. Im­per­cep­ti­ble­ment, et en par­tant de rien, Saint-Fé­lix, en­quête sur un ha­meau fran­çais prend une di­men­sion mé­ta­phy­sique.

ANNE DIAT­KINE SAINT-FÉ­LIX d’ELISE CHA­TAU­RET Du 22 jan­vier au 1er fé­vrier à la MC2, Gre­noble (38), du 12 au 23 mars au CentQuatre (75019), du 26 mars au 14 avril au Théâtre de la Tem­pête (75012) et le 17 mai au POC, Al­fort­ville (94).

PHO­TO HELENE HAR­DER

Sur scène, des ma­quettes forment peu à peu le vil­lage.

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