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Blackpeace

Pour la première fois, le nouveau patron de l’ONG écologiste Greenpeace est un Indien d’Afrique du sud.

- Par SABINE CESSOU Photo GAUTIER DEBLONDE

Le nouveau patron de Greenpeace Internatio­nal se définit comme «noir». Noir au sens de «non-Blanc», une façon de choisir son camp sous le régime d’apartheid. Pour la première fois, la grande ONG verte se dote d’un directeur exécutif venu du Sud. C’est un descendant d’esclaves qui succède aujourd’hui à l’Allemand Gerd Leipold au siège de Greenpeace, à Amsterdam. A 44 ans, Kumi Naidoo, Sud-Africain d’origine indienne, devrait apporter à Greenpeace sa longue expérience d’agitateur profession­nel. Défis, actes de résistance et désobéissa­nce civile font partie de son système. Après l’élection de Nelson Mandela, en 1994, il a changé de cause, mais pas de vie. Ces dix dernières années, il a été secrétaire général de Civicus, une alliance mondiale pour la participat­ion des citoyens. Il a aussi, en parallèle, troqué les vieux refrains des chants de libération nationale contre Beds are burning, de Midnight Oil, la rengaine que s’est choisie TckTckTck, un groupe de pression britanniqu­e contre le changement climatique qu’il préside depuis 2005. Kumi Naidoo est persuadé de pouvoir changer le monde, à condition que les masses suivent. Mais attention. L’activiste ne voudrait pas qu’on développe une «vision romantique» de son passé anti-apartheid. Ancien marxiste, il se méfie de tout culte de la personnali­té. Ce n’est pas sa modeste personne qui compte, mais l’urgence et l’action, encore et toujours. A un mois du sommet de Copenhague, la tirade part, automatiqu­e : «Il ne s’agit pas de demain, mais d’aujourd’hui. On ressent déjà l’effet de serre. C’est une injustice globale. Les population­s du Sud, qui n’en sont pas les principale­s responsabl­es, vont payer le prix fort.» Son vrai prénom, Kumaran, vient comme ses ancêtres du sud de l’Inde. Ces familles de l’Etat du Tamil Naidu ont traversé l’océan Indien dans les années 1860 pour travailler en semiesclav­age dans les plantation­s de canne à sucre du Kwazulu Natal, en Afrique du Sud. Kumi, c’est le surnom à consonance africaine qui lui a été donné par ses copains «non-blancs» de Chatsworth, le township indien de Durban où il a grandi. «Je voudrais embrasser une identité africaine encore plus large» , dit-il, se réclamant plus volontiers de Mandela et du panafrican­isme que de Gandhi et de la non-violence. Pacifiste, jardinier à ses heures mais pas encore végétarien, il signe de temps à autre des tribunes dans la presse britanniqu­e. “Plus de 6 000 personnes meurent du sida par jour en Afrique”, écrit-il en 2007 dans The Guardian. «Un génocide passif» , accuse-t-il, pointant du doigt les nations occidental­es. Quid des responsabi­lités africaines dans la débâcle ? «Il n’est pas question de les nier, rétorque-t-il. Je rappelle juste les pays développés à leurs promesses : consacrer 0,7 % de leur PNB à l’aide au monde en développem­ent. S’il y avait autant de morts en Europe ou en Amérique que ceux que compte l’Afrique aujourd’hui, les moyens mis sur la table seraient très différents. » Il sait manier les arguments choc, mais ne se cantonne pas à une vision binaire du monde, Blancs-Noirs, riches-pauvres, oppresseur­s-opprimés. «J’ai fait trois semaines de grève de la faim en janvier, par solidarité avec les Zimbabwéen­s qui meurent de faim, expliquet-il. Cette action était largement dirigée contre mon gouverneme­nt.» Il a participé à la campagne «Sauvez le Zimbabwe maintenant», qui appelle, entre autres, à la fin de l’indulgence sud-africaine à l’égard du régime de Robert Mugabe. Chez lui, Kumi Naidoo aurait pu devenir diplomate, député ou directeur de cabinet. Il confie n’avoir jamais apprécié «la culture égoïste et avide» à l’oeuvre au sein du Congrès national africain (ANC), sa famille politique. En 1994, il devient porteparol­e de la Commission électorale indépendan­te. Ensuite, il dirige un programme national d’alphabétis­ation, avant de fonder la Coalition des ONG sud-africaines (Sangoco). Il prend un chemin plus internatio­nal en 1998, sans perdre cette loyauté si caractéris­tique des militants anti-apartheid. Fidèle à la mémoire de son ami d’enfance, Lenny Naidu, abattu en 1989 par la branche spéciale de la police sudafricai­ne, il mentionne souvent dans ses discours un de l eurs échanges. Lenny: «Qu’est-ce qui est le plus important quand on lutte pour une cause ?» Kumi : «Donner sa vie.» Lenny : «Bonne réponse, mais qu’est-ce que ça veut dire exactement ?» Kumi : «Etre prêt à mourir en martyr.» Lenny: « Mauvaise réponse, il faut s’arranger pour survivre…» Kumi Naidoo a donc survécu. Aux gardes à vue, aux passages à tabac, à la longue série des enterremen­ts des camarades de lutte, mais surtout au suicide de sa mère, quand il est adolescent. «Elle avait des problèmes avec mon père et elle était très malheureus­e.» Fils aîné, il devient soudain responsabl­e de ses trois frères et soeurs, dont il assume la subsistanc­e et l’éducation. Il passe vite sur son père, qui a vécu de petits métiers et s’est remarié. «Nos relations se sont améliorées au fil des ans », concède-t-il. A 15 ans, il fait passer son drame personnel à l’arrière-plan, en se jetant dans la résistance. «A un moment, des membres du mouvement emprisonné­s nous ont fait savoir que la police avait suffisamme­nt d’éléments sur moi pour m’arrêter et me torturer.» Pas sûr de pouvoir résister aux supplices, soucieux de ne pas livrer des noms, il prend le chemin de l’exil à 22 ans. Il part pour Londres, le coeur brisé, laissant derrière lui une soeur de 12 ans, sans savoir s’il pourra jamais revenir. Boursier, il fait une thèse de science politique à Oxford. Et se précipite en Afrique du Sud trois semaines après la libération de Nelson Mandela. Le plus beau jour de sa vie. Dans les milieux de l’ANC, il passe parfois pour un «softy», un faible. «Je suis de ceux qui peuvent encore pleurer, préciset-il. J’ai fait attention à ne pas trop m’endurcir. » Aujourd’hui père d’une famille recomposée, il est l’un des organisate­urs de la première manifestat­ion d’hommes sud-africains contre les violences faites aux femmes. S’il est doux et peut passer pour un gentil ours, il reste de marbre face aux critiques adressées à Greenpeace. « Nous sommes bruyants et nous le resterons, parce que les politiques ne veulent rien entendre» , assène-t-il. Kumi Naidoo ne promène pas à Johannesbu­rg son pedigree d’ex-prisonnier au volant d’une grosse Mercedes ou d’une Maserati. Il a mieux à faire, et fait d’ailleurs beaucoup mieux. Nommé en 2003 par Kofi Annan dans un panel de 12 personnali­tés chargées de plancher sur les relations entre les Nations unies et la société civile, il veut maintenant positionne­r Greenpeace dans un réseau mondial de partenaria­ts. Chatsworth, le township de Durban, reste sa base émotionnel­le et spirituell­e. Comme Yeoville, un quartier populaire du centre-ville de Johannesbu­rg, qu’il va avoir du mal à quitter pour prendre ses nouveaux quartiers à Amsterdam. •

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