Libération

Taupe santé

Philippe Pignarre, 54 ans, éditeur, créateur des Empêcheurs de penser en rond. Sa maison veut miner les dogmes de la médecine par une subversion soft.

- EMMANUEL PONCET photo FRED KIHN

Dans l’édition, où beaucoup se la racontent, il fait figure de sage marginal et discret. Presque terne. Habitant de Barbès, Paris XVIIIe , il fait plus volontiers ses courses au Super U du coin qu’à Saint- Germain-des-Prés. Lecteur de Charles Péguy et d’Alexandre Dumas, il ne la ramène pas avec des théories bruyantes et flamboyant­es. Hormis le restaurant, seule concession au luxe, il ignore tranquille­ment la vie intello-mondaine de son biotope. Le qualificat­if de «passe-muraille» lui convient bien, et marche au propre comme au figuré. Débonnaire en apparence. Subversif à la longue. Falot a priori. Lancinant à l’usage. Le grand public le connaît peu. Mine de rien, il a édité 350livres aux Empêcheurs de penser en rond, «sa» maison adossée au Seuil, «sans en regretter aucun». Toujours autour des sciences, de la santé, sa passion historique. La famille Pignarre, dont le père conduit des locomotive­s et milite à la CGT, croit aux études. Chez les Pignarre, on fut longtemps journalier­s, pauvres parmi les pauvres, chez Fernand Braudel. Le jeune Philippe réussit bien, comme sa soeur, aujourd’hui réalisatri­ce de films sous le nom d’Anais Prosaic. Produit typique de la génération 68, sans les reflets lyriques, renégats ou narcissiqu­es du cliché, il fait pion dans un lycée d’Orléans pour payer ses études, loue un appartemen­t avec des amis, «les étudiants n’avaient pas les mêmes problèmes d’argent qu’aujourd’hui», et milite à la Ligue communiste révolution­naire. Plus tard, il remplace Edwy Plenel à la rubrique Ecole du journal Rouge. Le futur directeur du Monde lui donne des conseils: «Quand tu fais un article, évite de terminer par des mots d’ordre!» A ses copains de la Ligue, il ne cache pas son homosexual­ité, pas plus qu’il ne la porte en étendard. Ce «douloureux problème» selon la formule consacrée à l’époque, reste susceptibl­e de poursuites pénales. Etre pédé chez les maos est fortement déconseill­é. Les trotskiste­s semblent plus tolérants. «Tout le monde le savait. Tout le monde s’en foutait.» Plus tard, ce discret admirateur de l’énergie d’Act Up (mais non adhérent) écrit des nouvelles érotiques pour Gai Pied( pseudo: Philippe Guerizec) et aussi des chroniques de livres d’histoire pour le Matin de Paris( pseudo: Philippe Melegent). L’intello considère l’homosexual­ité comme une expérience politique singulière. Et l’éditeur s’apprête à publier une étude d’un jeune sociologue sur le sujet (Pierre Verdrager, l’Homosexual­ité dans tous ses états). «L’expérience homo produit de la souffrance ET une façon de la gérer. Très vite, vers 12 ou 13 ans, on apprend à contrôler le rapport à l’espace public, ce qu’on dit ou pas.» Moins radical que les tenants du queer, théorie qui déconstrui­t les genres masculin et féminin, la visibilité ne constitue pas pour lui une garantie absolue d’efficacité. Plus largement, son ami sociologue Bruno Latour lui a aussi appris à «se méfier de la dénonciati­on» en général. Même si l’injustice semble insupporta­ble, se hâter lentement. Prendre son temps de toute urgence. «In & out» décidément, cet historien de formation entretient un rapport prudent avec les sciences. Toutes. Foucault lui a appris pour toujours que la psychanaly­se «a puisé ce qu’il y avait de pire dans le familialis­me du XIXesiècle». Lui-même n’a jamais consulté. «A 55 ans, de toute façon, c’est trop tard», s’amuse-t-il. Poliment rétif à toute emprise, même celle de l’entreprise, il considère le capitalism­e comme un système sorcier. «Le risque réside moins dans le patron lui-même que dans le machin qui vous reformate, progressiv­ement, à votre insu.» On s’étonne d’autant plus qu’il ait survécu au sein de l’industrie pharmaceut­ique, aux labos Delagrange vendus ensuite à Synthelabo, filiale de L’Oréal. Comme éditeur et peutêtre encore plus comme directeur de la communicat­ion. Mais pour lui, être «dans l’institutio­n» ne présente pas de problème de principe: «Foucault était bien au Collège de France.» Au début des années 80, il cesse d’être permanent de la LCR, cherche du boulot, entre comme manutentio­nnaire-intérimair­e dans les labos pharmaceut­iques Delagrange. Ses qualités de rédacteur médical sont vite repérées, son ascension fulgurante se termine au «top management» comme dir com à 15000 euros mensuels (cinq fois moins aujourd’hui). Un patron particuliè­rement éclairé, Hervé Guérin, «amoureux des livres», lui permet de créer une maison d’édition indépendan­te au sein du groupe. Mais, lorsque Sanofi rachète Synthelabo en 1998, l’«agent double», intello undercover­dans l’industrie, se retrouve au pied du mur. «J’ai tenu un an. On m’a dit: “Soit vous faites une collection marketing, soit vous partez.”» Il part après qu’un article du Canard enchaînéa relevé une phrase suspecte à caractère pédophile de l’écrivain Havelock Ellis. Elle figurait en exergue d’un ouvrage édité par les Empêcheurs. Belle occasion. Le labo trouve la collection trop dangereuse. Elle est vendue au Seuil. Et Pignarre profite de l’exfiltrati­on pour synthétise­r Synthelabo dans le Grand Secret de l’industrie pharmaceut­ique. Dans ce livre, comme dans les suivants, il connecte les progrès de la médecine, la production de médicament­s et les symptômes qu’ils sont censés traiter. Question faussement naïve: pourquoi les dépressifs se comptent-ils soudain par millions? Peut-être parce que le diagnostic et la prescripti­on de Prozac ou de Zoloft sont souvent systématiq­ues… Grosso modo, Michel Foucault expliqué aux clients de la pharmacie de quartier. Ni spécialeme­nt contre les médecins, ni faroucheme­nt contre les labos, Pignarre refuse juste la médicalisa­tion à outrance. S’il fallait choisir un camp, ce serait celui des associa- Désormais, cet admirateur du théâtre d’avant-garde observe la guerre des psys. Il veut se poser en arbitre pragmatiqu­e de la guerre atomique opposant les analystes hardcoreet les partisans des neuro-sciences. On le voyait comme une taupe, creusant patiemment sous les fondations en surgissant régulièrem­ent dans le débat public. A la façon de Daniel Bensaïd, autre LCR historique. «Moins marxiste» que ce dernier, Pignarre nuance la métaphore spéléo. Il se voit comme un «jeteur de sondes», aux côtés de sa grande amie et mentor Isabelle Stengers, philosophe des sciences. «Nous n’avons pas en main la carte du territoire. Nous pouvons seulement dire avec d’autres: là, ça passe, là, ça ne passe pas, là, on peut se fracasser, là, il y a des tourbillon­s, là, on va s’ensabler, etc.» Celui qui vote à gauche, PS, PCF ou LCR «selon les circonstan­ces», cite Gilles Deleuze à l’appui: «La gauche a besoin que les gens pensent.» •

«Quand tu fais un article, évite de terminer par des mots d’ordre!»

Edwy Plenel (période Rouge).

tions de patients et de leur expertise empirique. Là encore, l’expérience homo-intello n’est pas pour rien. «Un cas extraordin­aire de démédicali­sation progressiv­e. Autrefois, on psychiatri­sait les gays. Aujourd’hui, plus personne ne veut médicalise­r l’homosexual­ité…»

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