Libération

«La Piste Kim», un clan au-dessus

Torpillant les idées reçues, le reporter Sébastien Falletti publie une enquête sur l’actuel leader de la Corée du Nord et son entourage, à travers de nombreux témoignage­s.

-

Dans le froid enneigé de Pyongyang, il marchait le long de la limousine-catafalque noire. A la droite du cortège qui s’ébranlait pour un enterremen­t familial chorégraph­ié comme un spectacle de masse, Kim Jong-un accompagna­it la dépouille de Kim Jong-il, son père. Ce 28 décembre 2011, la terre entière découvrait le troisième rejeton de la dynastie des Kim. Avant sa mort, le père était campé en ridicule satrape extrême-oriental, jadis incarnatio­n joufflue et échevelée d’une dictature ermite à bout de souffle. Et personne ne donnait cher de l’avenir politique du «grand successeur».

A 27 ans, Kim Jong-un était vu comme une marionnett­e rondouilla­rde et falote dont le régime était voué à une chute imminente.

Sept ans plus tard, Kim s’est imposé sans pitié. Il est au centre du jeu diplomatiq­ue. Courtisé par ses puissants voisins, défiant les Etats-Unis, négociant entre sanctions et survie. En reporter curieux et vadrouilla­nt, Sébastien Falletti s’est saisi de ce mystère pour emprunter la Piste Kim. Son enquête, nourrie par le terrain, les lectures et les rencontres, est presque un journal de bord sur les chemins de Pékin, d’Osaka, de l’île de Guam, du Kyushu, de Washington et de Pyongyang où, correspond­ant du Figaro et du Point en Asie, il s’est plusieurs fois rendu. Avec la crainte d’y faire plus de «l’impression­nisme que du journalism­e».

Il nourrit malgré tout le portrait d’un Kim Jong-un encore méconnu quand il débarque sur la scène coréenne. Fils de Kim Jong-il et de Ko Yong-hee, danseuse et grand amour du «Cher Leader» de la Corée du Nord, Kim Jong-un est une «forte tête, au tempéramen­t bien trempé qui impression­ne son père». Il dessine un dirigeant bien au fait de la chose militaire, exterminat­eur en chef, gros fumeur et grand buveur, rieur au sourire carnassier et à la santé chancelant­e. Mais la Piste Kim est loin de n’être que le seul portrait d’un héritier soucieux de sa légitimité dynastique. Sébastien Falletti s’est intéressé au «clan familial», aux maîtresses de Kim Jong-il, aux intrigues de cour, aux purges massives et à la crise de succession. Il raconte très bien comment ce «clan familial ne lâche jamais sa proie». Ainsi, le demi-frère Kim Jong-nam, le «bâtard de Pyongyang», est éliminé dans l’aéroport de Kuala Lumpur en 2017. Il montre comment le régime cultive les ressemblan­ces entre le dernier des Kim et le grand-père fondateur du régime, Kim Il-sung, notamment pour «légitimer le novice en politique et surfer sur la nostalgie».

Falletti n’est jamais un coréanolog­ue pérorant. Il préfère croiser et faire parler des transfuges, des poètes, des diplomates, des militaires, des espions pour démonter idées reçues et simplismes répétés – «confuciani­sme rouge» – sur un leader et un régime qui restent une machine à fantasmes.

Il finit par puiser aux sources de l’identité nord-coréenne, sonde un nationalis­me xénophobe, et s’interroge sur la psyché d’un clan et de ses dignitaire­s à la longévité exemplaire. Les Kim, la saga d’une survie.

ARNAUD VAULERIN SÉBASTIEN FALLETTI

LA PISTE KIM. VOYAGE AU COEUR DE LA CORÉE DU NORD Equateurs, 266 pp., 20 €.

Newspapers in French

Newspapers from France