«Si nous for­mons un bloc com­mun, il n’est plus in­ter­dit de rê­ver chan­ger la vie»

Libération - - FRANCE - Re­cueilli par Ra­chid Laï­reche Pho­to Fré­dé­ric Stu­cin

Olivier Faure, qui plaide de­puis des mois pour un rap­pro­che­ment des par­tis de gauche et éco­lo­gistes, se fé­li­cite que «ça bouge en­fin». Face au «dé­bat bru­tal» à ve­nir avec la droite, le di­ri­geant du PS in­vite même les scep­tiques à se ras­sem­bler pour «re­mettre l’hu­main au coeur de nos so­cié­tés».

Cha­cun son com­bat. De­puis son ar­ri­vée à la tête du Par­ti so­cia­liste, Olivier Faure pousse des deux mains pour la (re)nais­sance d’une union des gauches et des éco­lo­gistes. Un rêve comme un autre. Une lutte qui ne fait pas tou­jours rê­ver. Des mo­que­ries, des doutes et des portes qui se ferment. Le dé­pu­té de Seine-et-Marne ré­pète son re­frain tous les ma­tins : «La vic­toire est im­pos­sible sans union.» Pe­tit à pe­tit, «ça avance», dit-il. Quelques portes s’ouvrent len­te­ment. D’autres à gauche se re­troussent les manches afin de pro­po­ser une al­ter­na­tive com­mune à Em­ma­nuel Ma­cron. La crise sa­ni­taire est un ac­cé­lé­ra­teur: elle fa­ci­lite le dia­logue et les ini­tia­tives. Mais l’af­faire reste com­plexe. On n’ef­face pas les ­nom­breuses ré­sis­tances du jour au len­de­main. Com­ment dé­cri­vez-vous la ­pé­riode ac­tuelle ?

In­cer­taine. Hu­mai­ne­ment dif­fi­cile pour de trop nom­breux Fran­çais, tout en met­tant en lu­mière une France gé­né­reuse et so­li­daire, no­tam­ment celle des pre­miers de tran­chée. Mais ce n’est pas une simple crise. C’est une ca­tas­trophe qui agit comme un ré­vé­la­teur. La pé­riode éclaire ce que cer­tains ne vou­laient pas voir: il est temps d’in­ven­ter un nou­veau mo­dèle de so­cié­té so­li­daire et du­rable. Le mo­dèle ac­tuel ne per­met plus de faire face aux grands chocs cli­ma­tiques, so­ciaux, sa­ni­taires. Pour au­tant, ce se­rait faire preuve de beau­coup de naï­ve­té que de croire que ces chan­ge­ments sont in­con­tour­nables. Le dé­bat se­ra bru­tal. Il op­po­se­ra des vi­sions du monde. Et le des­sein com­mun de la gauche et des éco­lo­gistes se heur­te­ra à la pa­resse des com­men­ta­teurs qui nous trou­ve­ront dé­rai­son­nables, au scep­ti­cisme de ceux qui ne croient plus en rien ni en per­sonne et s’aban­donnent à la ré­si­gna­tion, à la ré­sis­tance des lob­bys qui crain­dront de perdre leur cen­tra­li­té, à la force des conser­va­teurs et des li­bé­raux qui sai­sissent cette crise comme l’op­por­tu­ni­té de re­ve­nir sur

tous les droits ac­quis au nom d’un ef­fort ex­cep­tion­nel à four­nir dans une pé­riode d’ex­cep­tion, au cy­nisme des na­tio­na­listes qui as­si­milent le re­tour de fron­tières étanches à un geste bar­rière.

La crise re­met-elle en cause ­cer­taines de vos cer­ti­tudes ? Elle per­met à cha­cun de se ré­éva­luer. La si­tua­tion dans les hô­pi­taux, ça m’a re­mué. Ma mère était in­fir­mière. Je sais que ces mé­tiers du soin sont d’abord des vo­ca­tions. Tous les gou­ver­ne­ments en ont abu­sé en re­fu­sant d’en­tendre les alertes et les souf­frances ex­pri­mées. Et ce gou­ver­ne­ment sin­gu­liè­re­ment. Mais ti­rer toutes les le­çons de cette crise ne peut se li­mi­ter ­à condam­ner les er­reurs ou les men­songes de l’exé­cu­tif. C’est aus­si ac­cep­ter tous de se re­gar­der dans un mi­roir. Le dé­ni ne peut pas être une op­tion. Le lo­gi­ciel li­bé­ral est épui­sé, nous l’avons trop long­temps su­bi, par­fois ac­cep­té. Etre lu­cide, c’est au­jourd’hui être ra­di­cal dans ses ap­proches. Si l’hu­main n’est pas re­mis au coeur de nos so­cié­tés, elles ex­plo­se­ront.

Com­ment faire pour pen­ser au monde d’après et ré­pondre aux ques­tions ac­tuelles ?

Avant le «grand soir», il faut d’abord s’oc­cu­per de de­main ma­tin. Le jour d’après est hé­las plus noir que le jour d’avant. La crise a exa­cer­bé les ­in­éga­li­tés. Les en­fants ont tra­ver­sé très dif­fé­rem­ment cette pé­riode. Les faillites et les plans so­ciaux vont se mul­ti­plier de ma­nière ex­po­nen­tielle. Des cen­taines de mil­liers de fa­milles peuvent bas­cu­ler. Le rôle de l’Etat va être cen­tral. L’ar­rêt bru­tal du chô­mage par­tiel se­rait un drame. Il faut par exemple mettre en place un dis­po­si­tif de ré­duc­tion tem­po­raire du temps de tra­vail dans les en­tre­prises en dif­fi­cul­té. L’in­té­rêt pour l’en­tre­prise, c’est de ne ver­ser qu’une part des sa­laires et sans perdre ses sa­la­riés et leurs sa­voir-faire. L’in­té­rêt pour les tra­vailleurs, c’est de conser­ver leur em­ploi en conser­vant l’in­té­gra­li­té de leurs sa­laires ver­sés pour l’es­sen­tiel par l’em­ployeur et com­plé­tés par la so­li­da­ri­té na­tio­nale. Pour l’Etat, c’est la pos­si­bi­li­té de ver­ser moins que s’il avait à in­dem­ni­ser des chô­meurs à 100%. C’est ga­gnant-ga­gnant-ga­gnant. Le temps li­bé­ré doit être un temps de for­ma­tion, no­tam­ment pour les en­tre­prises de l’in­dus­trie car­bo­née qui doivent mu­ter. L’en­jeu, c’est de re­lan­cer l’ac­ti­vi­té éco­no­mique sans re­lan­cer la ma­chine à pol­luer. Le «monde d’après le Co­vid» naî­tra des ré­ponses que nous ap­por­te­rons à l’or­ga­ni­sa­tion de «la vie avec le Co­vid-19». L’après se construit par étapes. Quel est le rôle du pre­mier se­cré­taire du PS au­jourd’hui ?

Mon rôle, c’est de faire en sorte que la gauche soit à la hau­teur du mo­ment que nous tra­ver­sons. De re­prendre le dia­logue avec celles et ceux que nous avons vo­ca­tion à pro­té­ger. De dé­fri­cher les idées neuves et de pré­pa­rer l’al­ter­nance. De rendre pos­sibles les conver­gences pour que la gauche se ré­in­vente et de rendre une es­pé­rance à ceux qui ne croient plus au bon­heur de vivre en­semble.

L’idée de par­ti­ci­per à une union na­tio­nale au­tour d’Em­ma­nuel Ma­cron, ce n’est pas ten­tant ? Sa propre ma­jo­ri­té se dé­lite jour

après jour, c’est dire la confiance qu’il ins­pire. Après les gi­lets jaunes il de­vait y avoir un acte II plus so­cial. Ré­sul­tat? Une ré­forme des re­traites, heu­reu­se­ment re­mi­sée, et une autre de l’as­su­rance chô­mage, qui va être un mas­sacre en sep­tembre si elle n’est pas abro­gée. Avec Em­ma­nuel Ma­cron, il y a tou­jours un abîme entre le son et l’image… Mon ob­jec­tif n’est pas le sau­ve­tage de la pen­sée li­bé­rale en col­lant quelques rus­tines, mais de re­don­ner un ho­ri­zon à ceux qui ne veulent plus d’une so­cié­té où le voi­sin est de­ve­nu un concur­rent. Il faut tout re­vi­si­ter. Vous trou­vez nor­mal que l’on ré­mu­nère mieux ceux qui dé­truisent la pla­nète que ceux qui soignent, ac­com­pagnent les per­sonnes âgées, s’oc­cupent des plus fra­giles ? Il faut re­mettre le monde à l’en­droit.

Ces der­nières se­maines, votre par­ti mul­ti­plie les au­di­tions (Mar­ti­nez, Ber­ger, Hu­lot, Du­flot, Mé­da, Zu­ck­man…), quel pre­mier bi­lan en ti­rez-vous ?

Il y a des conver­gences fortes sur la né­ces­si­té d’ou­vrir une nou­velle ère ma­riant l’im­pé­ra­tif de lutte contre les in­éga­li­tés et de sau­ve­garde de la pla­nète. Pas de place pour les de­mi­me­sures. Ce qui est frap­pant, c’est la re­nais­sance d’une né­bu­leuse ­pro­gres­siste qui voit conver­ger le monde in­tel­lec­tuel, la so­cié­té ci­vile or­ga­ni­sée, qu’elle soit syndicale ou as­so­cia­tive, les forces po­li­tiques de la gauche et de l’éco­lo­gie. Je sens une en­vie de faire en­semble. ­Per­sonne ne baisse les bras. Face aux drames hu­mains, cha­cun ­re­ven­dique d’agir pour chan­ger les choses. C’est la dé­fi­ni­tion même de la gauche.

On note aus­si que les ­rap­ports évo­luent dans votre camp…

En ef­fet. Il pa­raît dé­sor­mais loin le temps où j’ap­pe­lais à une gauche des «com­bats com­muns» et où je re­ce­vais le si­lence pour seule ré­ponse. Ça bouge en­fin ! Si­non que di­rons­nous à nos en­fants? Que nous avons re­non­cé à pré­ve­nir les grandes ­me­naces parce que nous étions en désac­cord sur une vir­gule ?

Mais ça bouge vrai­ment ?

Ça bouge dans les ma­jo­ri­tés mu­ni­ci­pales, ça bouge dans les par­tis, dans la so­cié­té ci­vile. J’ai pro­po­sé une uni­ver­si­té d’été com­mune de la gauche et des éco­lo­gistes à Julien Bayou [le se­cré­taire na­tio­nal d’Eu­rope Eco­lo­gie-les Verts, ndlr] pour en­trer dans une pre­mière concré­ti­sa­tion. Il s’est sai­si de l’idée et l’a fait fruc­ti­fier avec ta­lent. Il faut main­te­nant avan­cer. Ne pas dé­ce­voir. Il y au­ra des ré­sis­tances dans toutes les for­ma­tions po­li­tiques. Com­ment en se­rait-il au­tre­ment alors qu’un tel rendez-vous est in­édit ? Mais le temps n’est plus à de­meu­rer cha­cun dans sa zone de confort. Face aux ur­gences, nos par­tis ne peuvent pas se lan­cer dans un concours de pe­tits pas et de faux-sem­blants. Ou­vrons nos portes et nos fe­nêtres et construi­sons ! Quelle est la place de Jean-Luc Mé­len­chon et des in­sou­mis dans les dis­cus­sions ?

La porte est ou­verte à toutes celles et ceux qui sont dis­po­sés à une dis­cus­sion sin­cère qui ouvre la pos­si­bi­li­té d’une al­ter­nance, et pas seule­ment une ré­sis­tance au pou­voir en place. Jus­qu’à pré­sent, Jean-Luc Mé­len­chon bran­dit son pro­gramme bap­ti­sé «l’Ave­nir en com­mun», mais qui est com­mun à ses seuls amis. Je fais confiance à son sens po­li­tique pour per­ce­voir vite où sont les dy­na­miques.

Le gou­ver­ne­ment a an­non­cé ven­dre­di que le se­cond tour des mu­ni­ci­pales se joue­ra le 28 juin: une bonne nou­velle ?

La dé­mo­cra­tie ne peut pas res­ter con­fi­née. Mais il faut s’au­to­ri­ser ­jus­qu’au der­nier jour une nou­velle sus­pen­sion du scru­tin si la si­tua­tion sa­ni­taire le né­ces­site.

Quel est l’ob­jec­tif des mu­ni­ci­pales pour les gauches ?

Equi­li­brer le pou­voir na­tio­nal par les pou­voirs ter­ri­to­riaux qui sont des lieux for­mi­dables d’ex­pé­ri­men­ta­tion et d’in­no­va­tion. Les chocs à ve­nir vont être ter­ribles. Nos maires ont mon­tré qu’ils pou­vaient, dans la li­mite de leurs moyens, pal­lier les in­suf­fi­sances gou­ver­ne­men­tales. Pour ce­la, je sou­haite ar­ri­ver à un ac­cord glo­bal avec tous nos par­te­naires. Di­ri­ger Pa­ris, Lyon et Mar­seille est de­ve­nu pos­sible. Nous n’avons pas le droit de lais­ser pas­ser cette chance.

Ça veut dire que lors de la pro­chaine pré­si­den­tielle, il n’est pas cer­tain de voir un can­di­dat PS ? Il faut pen­ser en termes de bloc et de pro­jet. Si nous nous re­gar­dons comme des concur­rents, com­ment un so­cia­liste, un éco­lo­giste, un com­mu­niste ou un ra­di­cal pour­rait ac­cep­ter un can­di­dat qui n’a pas le même pe­di­gree que lui ? Le bon can­di­dat, c’est ce­lui qui porte le pro­jet com­mun, in­carne une autre fa­çon de gou­ver­ner et qui peut nous ame­ner à la vic­toire. Li­mi­ter le dé­bat à ce­lui de l’in­car­na­tion, c’est l’as­su­rance de voir se dé­ve­lop­per des écu­ries qui n’au­ront qu’une ob­ses­sion, se dis­tin­guer pour jus­ti­fier telle ou telle can­di­da­ture.

Il y a de nom­breuses ré­sis­tances au sein de votre par­ti…

La ques­tion n’est pas le par­ti mais le pays. Je ne pense qu’au pré­sent et à l’ave­nir, à l’es­pé­rance du peuple fran­çais et au fu­tur de notre pays. Quelle est l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier? Di­vi­sé au XIXe siècle, il s’est uni­fié au dé­but du XXe dans le bien nom­mé «con­grès du Globe». Jau­rès, Guesde, Vaillant ont dé­pas­sé leurs fortes di­ver­gences pour créer la SFIO de­ve­nue en­suite le Par­ti so­cia­liste. Sans ce geste ini­tial, sans leur vi­sion et leur sens des res­pon­sa­bi­li­tés, nous n’au­rions pas construit le mo­dèle so­cial fran­çais et eu­ro­péen. A nous au­jourd’hui de bâ­tir l’offre po­li­tique du XXIe siècle en créant un bloc so­cial, éco­lo­gique, fé­mi­niste et dé­mo­cra­tique ! Est-ce que vous êtes le der­nier pre­mier se­cré­taire du PS ?

Je suis so­cia­liste. Per­sonne ne doit ab­ju­rer son iden­ti­té. Nous de­vons ad­di­tion­ner nos his­toires, nos ­cultures, nos re­gards pour for­mer un bloc com­mun. A cette condi­tion-là, il n’est plus in­ter­dit de rê­ver chan­ger la vie. •

«Jean-Luc Mé­len­chon bran­dit son pro­gramme bap­ti­sé «l’Ave­nir en com­mun», mais qui est com­mun à ses seuls amis. Je fais confiance à son sens po­li­tique pour per­ce­voir vite où sont les dy­na­miques.»

Olivier Faure à Sa­vi­gnyle-Temple (Seine-etMarne), une des villes de sa cir­cons­crip­tion, ven­dre­di.

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