Libération

Montagne, supplément massif

«Libération» a invité l’écrivain Cédric Gras pour deux jours de randonnée à travers les massifs des aiguilles Rouges et du Haut-Giffre, en Haute-Savoie. Une échappée belle hors du temps…

- Par François Carrel Envoyé spécial en vallée de Chamonix (Haute-Savoie) Photos Pascal Tournaire

Rando alpine avec l’écrivain

Cédric Gras, les stations de ski face au coronaviru­s, les dernières tendances, cinq recettes pour cinq massifs, notre sélection livres… Tour d’horizon vertical.

«Au coeur des montagnes, l’hiver naissant était teinté d’automne, et l’automne poudré d’hiver», écrivait Cédric Gras dans l’Hiver aux trousses (Stock, 2015), l’un de ses récits de voyages à travers l’Extrême-Orient russe. Nous l’avons pris au mot : c’est avec lui que nous avons réalisé une traversée dans les massifs des aiguilles Rouges et du Haut-Giffre, face à un Mont-Blanc drapé des premières chutes de neige. Deux jours de randonnée d’altitude, un itinéraire atypique à travers une montagne désertée en cette morte-saison touristiqu­e ? Cédric Gras n’a pas hésité à accepter l’invitation…

Petit jour à Servoz, tout en bas de la vallée de Chamonix : l’écrivainvo­yageur, athlétique gaillard de 38 ans, charge son sac à dos flanqué d’un piolet léger d’un geste familier. S’il a vécu dix ans entre Russie et Ukraine et arpenté inlassable­ment la taïga sibérienne, les montagnes du Tadjikista­n et du Kirghizist­an, et s’il rentre tout juste d’une longue virée en Russie en compagnie du réalisateu­r Luc Jacquet, il se sent à sa place au pays du Mont-Blanc. Il a pratiqué ici l’alpinisme jusqu’à l’âge de 20 ans, avant de se consacrer au voyage, à la Russie et à l’écriture ; c’est pour lui un retour aux sources. La haute montagne vient d’ailleurs de prendre place dans son oeuvre : son dernier livre, Alpinistes de Staline (Stock), en lice pour le prix Albert-Londres 2020 en catégorie livre, mêle l’histoire soviétique, et en particulie­r la Grande Terreur stalinienn­e, au parcours de deux grands alpinistes sibériens, les frères Evgueni et Vitali Abalakov.

Pas question d’emprunter des sentiers trop balisés avec un baroudeur de cet acabit : nous entamons notre périple par l’un des vallons les plus sauvages du massif, les gorges de la Diosaz. Un sentier en bon état mène à une cabane de chasseurs parfaiteme­nt entretenue et équipée, blottie contre un rocher. Cédric Gras sourit : «C’est comme en Sibérie, tu marches des jours sans croiser la moindre trace et tu tombes sur ce genre d’abri. Certains sont très anciens : là-bas, tout le monde est chasseur !» Au-delà, le sentier se désagrège, tandis que les gorges se resserrent. La progressio­n se complique et se fait vertigineu­se : en contrebas, la Diosaz bouscule ses eaux cristallin­es à travers un lit creusé dans le roc. Le versant d’en face, tout proche, déroule sa forêt tranchée de cascades, où les mélèzes qui ont viré à l’orange se mêlent au vert persistant des épicéas. L’écrivain a le pas sûr et l’oeil averti; il savoure cette entrée en matière inattendue: «Il y a dans le massif des endroits sauvages qu’on ignore, tant la tentation de prendre un téléphériq­ue pour être projeté directemen­t dans le monde glaciaire de la haute altitude est forte. J’ai été victime, comme d’autres, de l’attraction des hauts lieux !»

«Chasseur d’automne»

Cette approche a une contrepart­ie : la remontée du vallon nous prendra des heures. Un barrage EDF, dressé au plus étroit des gorges, devra être escaladé, une barre rocheuse sera contournée par le haut, en suivant des sentes d’animaux, à travers une végétation désordonné­e, bouleaux enchevêtré­s en pleine pente, ornés de leurs dernières feuilles d’or. Sur un replat, nous découvrons des ruines qui inspirent le géographe : «J’imagine la vie de ce hameau d’éleveurs… En montagne, on est confronté à une vie antique, celle que menaient nos ancêtres. C’est très fort en Sibérie, où l’on croise au hasard de la taïga des gens qui vivent encore de chasse et de cueillette.»

Après une traversée de la Diosaz à gué, pieds nus dans l’eau glacée, nous retrouvons un sentier pavé et balisé. Il conduit à l’alpage de Pormenaz aux teintes mordorées, dominé par les rochers des Fiz, formidable citadelle aux reliefs soulignés par le blanc des premières neiges. Cédric Gras rayonne : «Cette subtilité des lumières d’automne, qui n’écrasent pas tout, c’est magnifique. C’est à cette saison que les tableaux naturels sont les plus beaux ! Je suis un chasseur d’automne : je viens de le poursuivre pendant un mois, de l’Arctique russe à Vladivosto­k, et je boucle ici ma course avec lui.» L’après-midi est avancé lorsque nous atteignons le col d’Anterne, à 2 257 mètres. Une traversée d’arêtes de près de 8 kilomètres nous attend, ininterrom­pue jusqu’à notre objectif du lendemain, le mont Buet (3096 mètres). Inscrivant ses traces dans celle d’un chamois esthète qui a lui aussi, la veille peut être, parcouru toute cette «arête sans fin», Cédric Gras mène la danse : «J’ai toujours aimé le concept de la haute route, cette traversée qui permet d’habiter les hauteurs pendant des jours. C’est une manière de sortir du monde, d’être au-dessus: la verticale est la seule dimension qui permette d’échapper à une géographie un peu trop étriquée…» A gauche, les pentes nord plongent vers le Chablais, au-delà duquel on aperçoit le Jura suisse. A droite se dresse, plus monumental et sublime que jamais dans les lumières changeante­s d’automne, le Mont-Blanc, lardé de lourdes traînées de nuages. «J’adore les brumes ! Je suis très dérangé par les ciels bleus, céruléens, sans un nuage, en été comme en hiver», souffle l’écrivain.

Nous avons trop traîné : la nuit nous surprend au milieu des arêtes. Ce n’est qu’à la nuit noire, après le passage de sections escarpées rendues délicates par la neige et l’obscurité, que nous découvrons avec soulagemen­t notre havre, une cabane de bois spartiate, haubanée au-dessus du vide. Au loin, les lumières de Genève rougeoient dans les brumes nocturnes. Nous avons marché dix heures, nos chaussures sont trempées : le bonheur simple de la chaleur du réchaud, d’une soupe fumante et bientôt de nos duvets est total. «J’ai connu des nuits bien pires, rigole Cédric Gras. J’ai une grande capacité à accepter l’inconfort, le risque ; je ne les recherche pas, au contraire, mais je fais avec. L’alpinisme est une excellente école, tu passes partout, tu apprends à supporter toutes les conditions. Ça devient normal car tu sais que ça aura une fin.»

Lueur laiteuse

Le lendemain, nous reprenons notre cheminemen­t sur le fil vers le mont Buet. Le temps se couvre peu à peu. A l’approche du sommet, nous sommes pris dans les nuages, la visibilité se réduit à quelques mètres. Tout est noyé dans une lueur laiteuse et humide. Le marcheur n’entend plus que le son hypnotique de ses pas dans la neige et de son souffle court : moment d’introspect­ion, hors du temps et de l’espace…

Au sommet, qui offre par temps clair l’un des plus beaux points de vue des Alpes, Cédric Gras se console: par une trouée fugace dans les nuages, il a aperçu le Valais et l’Oberland suisses, cela suffit à son bonheur. Et puis il y a une belle table d’orientatio­n, sur laquelle il se penche avec appétit: «L’alpinisme est profondéme­nt géographiq­ue et toponymiqu­e. C’est une nécessité pour l’alpiniste: confronté à une géographie complexe, il doit pouvoir nommer, montrer, lll

lll reconnaîtr­e une montagne sous toutes ses faces. Je suis toujours stupéfait par le nombre de noms de lieux que le montagnard maîtrise…»

«Itinéraire­s sauvages»

Une longue descente commence, sans visibilité. La carte et l’altimètre ne suffisent plus, c’est au GPS que nous cherchons, presque à tâtons, à déjouer les pièges de l’itinéraire, non sans quelques errances… L’écrivain garde son flegme : «Chercher son chemin, c’est un luxe, en particulie­r en France où c’est devenu très rare. La montagne est la dernière géographie où tu peux te perdre…» Nous basculons sous le nuage en même temps que nous abandonnon­s la neige. Le long et superbe vallon de Bérard nous ramène, sous une pluie fine, à la forêt automnale: «J’aime profondéme­nt cette forêt tempérée, c’est mon milieu. Ces paysages me sont très familiers : il y a une analogie évidente avec ceux de Sibérie. Bien sûr, l’exotisme de la Russie réside dans son immensité et sa très faible population, mais ce que nous venons de réaliser en deux jours, par ces itinéraire­s sauvages, c’est fantastiqu­e… et à l’échelle de l’Europe. Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour vivre cette école de la nature !»

Nous retrouvons le bitume au hameau du Buet, derrière le col des Montets, à 30 kilomètres de notre point de départ. En attendant le tortillard montagnard qui nous ramènera à Servoz, Cédric Gras confie sa plénitude. Paris, le confinemen­t et la rédaction d’un nouveau roman l’attendent, mais il est prêt : «Partir en montagne, c’est s’offrir une parenthèse, une échappée. Le bonheur, ce n’est pas un état permanent, on ne le trouve que par contraste : j’ai autant de plaisir à partir qu’à rentrer.» •

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Pour Cédric Gras, l’alpinisme est Pour Cédric Gras, l’alpinisme est «une excellente école».
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L’écrivain-voyageur Cédric Gras amarché 30 kilomètres avec Libé, entre Servoz et le hameau du Buet, du 2 au 3 novembre.
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Repos, lecture ou écriture le temps d’une halte le long du chemin.
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