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«Tes livres, malgré tout, sont gorgés de soleil»

En 2018, lorsque la romancière guadeloupé­enne reçoit le «prix Nobel alternatif» de littératur­e, l’auteur canadien Dany Laferrière envoie une lettre émouvante à cette «petite fille submergée par l’émotion qui casse tout sur son passage».

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Ala mi-octobre 2018, alors qu’elle était depuis de nombreuses années pressentie pour le prix Nobel de littératur­e, Maryse Condé se voit remettre «le nouveau prix de littératur­e». Cette année-là, en effet, l’Académie suédoise, compromise par un scandale sexuel, n’avait pas décerné sa récompense. Le prix qui compensa cette absence fut donc attribué à la romancière guadeloupé­enne car «dans ses oeuvres, faisait valoir la Nouvelle Académie, avec un langage précis, Maryse Condé décrit les ravages du colonialis­me et le chaos du postcoloni­alisme». Quand il apprit que son amie recevrait ce prix alternatif, l’auteur canadien Dany Laferrière, né en Haïti, lui adressa cette lettre :

«Chère Maryse, «Je suis dans un joli hôtel au fin fond de la campagne française. Je vois par la fenêtre les arbres qui tentent de se rapprocher du soleil. Comme ce jour qui finit par faire corps avec toi, ton corps en douleur depuis si longtemps, ce corps qui n’a jamais cessé de fêter la vie. Par tes livres. Je me souviens d’une de tes visites en Haïti, au début des années 70. J’arrivais à Radio Haïti où je travaillai­s comme jeune journalist­e quand on m’a signalé ta présence dans le bureau de Jean Dominique [directeur de la station, ndlr]. Tu n’étais pas encore la romancière célébrée dans le monde entier pour Ségou, cette évocation douce-amère de l’Afrique, mais déjà une intellectu­elle redoutable qui pourfendai­t les mythes. A ce moment-là, je me nourrissai­s de mythes et d’épopées, et j’avais peur de te rencontrer. Ce que je saurai rapidement c’est la grande tendresse, cette nappe phréatique qui irrigue tout ton être et t’empêche souvent de sombrer dans le désespoir. Tes livres, malgré tout, sont gorgés de soleil. De ce soleil qui tire les arbres vers le haut.

Tes livres sont faits de ces arbres qui dansent dans l’éternel été de nos vies.

«Je me souviens qu’apprenant que j’étais mal logé à New York, tu m’as invité dans cet appartemen­t que l’université de New York avait mis à ta dispositio­n. On a passé trois jours à causer. Je nous revois, toi, ton mari et moi discutant d’Haïti, d’écriture, de cuisine antillaise, de voyages et de traduction. J’étais à l’endroit où je voulais être, avec l’impression que je vivais un moment inoubliabl­e. Je m’attendais à tout moment à voir apparaître Toni Morrison. Mais aussi Richard, cet homme qui partage ta vie depuis si longtemps, à la fois ton mari et ton traducteur, je crois qu’une bonne part de ce prix lui revient. Je le vois rougir et faire ce geste désinvolte de la main, comme pour chasser la mouche de la vanité. Et je sais que tu descends, seule, au fond de la mine. Pour remonter à la surface c’est la main de Richard que tu attrapes. Tu la sais sûre.

«Il y a à peine deux semaines, j’ étais à Manosque avec Alain Mabanckou pour le festival littéraire et, le sachant par ton médecin, tu as enregistré un mot d’amitié à notre endroit. J’étais abasourdi de te voir dans ce lit d’hôpital en train de sourire tout en articulant péniblemen­t un sentiment si puissant. D’où tires-tu, Maryse, ce lait de tendresse ? Pour tous ceux qui se rappellent d’un éclat de colère, d’un regard sombre et ombrageux ou d’une critique acerbe qui s’allonge dans une diction lente, je me souviens de ce sourire qui fleurit sur des lèvres si sensuelles.

«Voilà que près de trente-cinq ans après Ségou la gloire est revenue. Je sens d’ici ton regard voilé mais où brille tout au fond la fierté d’une petite fille si turbulente qu’on la croyait insolente. C’est l’image que je garde de toi : une petite fille qui casse tout sur son passage parce qu’elle est submergée par une émotion qui l’entraîne vers une mer d’encre.»

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