Mar­tin Su­ter et l’opa­ci­té fi­nan­cière en Suisse

Chaque mois, Lire donne la pa­role à un écri­vain pour qu’il nous ouvre les portes de sa réa­li­té. Ce mois-ci : Mar­tin Su­ter, grand maître du thril­ler acide et nar­quois. Avec Mon­tec­ris­to, son nou­veau ro­man, il plonge dans les mys­tères de la haute fi­nance hel

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Lorsque j’ai com­men­cé à écrire Mon­tec­ris­to, je sou­hai­tais ra­con­ter une his­toire qui dé­marre comme un évé­ne­ment mi­nus­cule, avant de gran­dir, gran­dir, et de­ve­nir aus­si énorme qu’un cham­pi­gnon ato­mique. Je cher­chais un ha­sard tout bête, qui puisse ser­vir de dé­clen­cheur à l’in­trigue, et l’idée m’est ve­nue, je ne sais plus trop com­ment, que mon hé­ros, Jo­nas Brand, dé­couvre qu’il est en pos­ses­sion de deux billets de cent francs suisses iden­tiques, por­tant le même nu­mé­ro de série. Dès lors, il était lo­gique qu’une par­tie de l’his­toire se joue dans le mi­lieu ban­caire. Vous al­lez me dire que c’est un en­vi­ron­ne­ment un peu terne et po­li­cé pour four­nir un dé­cor de ro­man. Mais c’est jus­te­ment parce qu’il est terne et po­li­cé qu’il offre de for­mi­dables pos­si­bi­li­tés de mystère pour un écri­vain !

J’ai beau­coup en­quê­té pour écrire ce livre, afin de bien com­prendre les rouages de la haute fi­nance. At­ten­tion, je ne dis pas pour au­tant que Mon­tec­ris­to est un re­por­tage : c’est une fic­tion, mais en­ve­lop­pée dans la réa­li­té. Et cette réa­li­té, c’est celle d’un co­losse aux pieds d’ar­gile, en ap­pa­rence sur­puis­sant, mais au fond très fra­gile. C’est vrai en Suisse, ça l’est dans la grande fi­nance in­ter­na­tio­nale. La crise de 2008 a mon­tré à la fois la fra­gi­li­té du sys­tème ban­caire et la fri­vo­li­té des ban­quiers. Parce que la Suisse est une des places fi­nan­cières les plus im­por­tantes au monde, cette crise a eu un im­pact as­sez dé­vas­ta­teur ici. Elle a no­tam­ment fait sau­ter la plus grande banque du pays, l’UBS, qui a dû être sau­vée en in­jec­tant soixante mil­liards de francs suisses, payés par les contri­buables.

Au coeur de Mon­tec­ris­to, il y a la ques­tion de l’opa­ci­té de la haute fi­nance, la culture du se­cret. Cette culture, après avoir ré­gné tant d’an­nées en Suisse, est en train d’être ébran­lée, de­puis 2009, sous la pres­sion in­ter­na­tio­nale. Les ban­quiers ont évi­de­ment peur de cet aban­don du se­cret ban­caire. Mais je suis convain­cu qu’au

• bout du compte cette évo­lu­tion se­ra po­si­tive pour la place fi­nan­cière suisse. Parce qu’elle per­met­tra au pays d’être dé­fi­ni­ti­ve­ment rayé de la liste noire des pa­ra­dis fis­caux éta­blie par l’OCDE, et ain­si faire de Ge­nève une place ban­caire res­pec­table. Il faut sa­voir res­ter se­rein : les condi­tions éco­no­miques gé­né­rales du pays de­meu­re­ront ex­cel­lentes, même sans le se­cret ban­caire.

J’es­père qu’on s’amuse en li­sant Mon­tec­ris­to, comme j’es­père qu’on le fait avec tous mes livres. Etais-je en co­lère en l’écri­vant? Pas fran­che­ment. J’ai es­sayé de dé­crire le monde tel qu’il est, sans ex­cès d’émo­tion. Mais c’est jus­te­ment lors­qu’on voit le monde tel qu’il est, un monde dé­nué de mo­rale, qu’on sent mon­ter en soi la co­lère. »

« L’UBS a dû être sau­vée en in­jec­tant soixante mil­liards de francs suisses, payés par les contri­buables. » A gauche, Mar­tin Su­ter.

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