Men­songe d’une vie

Une fas­ci­nante en­quête lit­té­raire — et ses cou­lisses — sur un usur­pa­teur, En­ric Mar­co, qui pré­ten­dit du­rant près de trente ans avoir été dé­por­té dans un camp de concen­tra­tion na­zi.

Lire - - Les 10 Incontourn­ables - JA­VIER CERCAS L’Im­pos­teur (El im­pos­tor) par tra­duit de l’es­pa­gnol par Eli­sa­beth Beyer et Alek­san­dar Gru­ji­cic, 404 p., Actes Sud, 23,50 Alexandre Fillon

LE BON­HOMME NOUS A HA­BI­TUÉS À TU­TOYER LES CIMES. On le sait, Ja­vier Cercas oc­cupe une place cen­trale dans la lit­té­ra­ture es­pa­gnole contem­po­raine. On n’a pas ou­blié le choc cau­sé en 2002 par le pre­mier de ses livres tra­duit en France chez Actes Sud, Les Sol­dats de Sa­la­mine, où il re­la­tait le par­cours de l’écri­vain Ra­fael Sán­chez Ma­zas, l’un des fon­da­teurs de la Pha­lange, qui, à la fin de la guerre ci­vile es­pa­gnole, échappe au pe­lo­ton d’exé­cu­tion. Le na­tif de Cá­ceres, qui en­seigne la lit­té­ra­ture à l’uni­ver­si­té de Gé­rone, n’en était pas à son coup d’es­sai. Il s’était au­pa­ra­vant illus­tré avec A pe­tites foulées, le por­trait en­le­vé d’un cher­cheur de l’uni­ver­si­té d’Aus­tin au Texas. Les Etats- Unis servent éga­le­ment de cadre à un ro­man en­voû­tant au pos­sible, A la vi­tesse de la lu­mière, ou­vrage re­mar­quable où une ma­nière de double de Cercas se lie d’ami­tié avec un pro­fes­seur amé­ri­cain. Avec ce Rod­ney Falk qui ne s’est ja­mais re­mis d’avoir dé­bar­qué à Saï­gon en 1968 et d’avoir cô­toyé les hor­reurs de la guerre du Viet­nam.

Le Ca­ta­lan, qui aime se dé­fi­nir – avec une so­lide dose d’hu­mour – comme un au­teur en­nuyeux, ex­pli­quait alors ne pas avoir en­vie de par­ler de lui, mais de dire des choses uni­ver­selles. Il a conti­nué à le faire d’écla­tante ma­nière avec un ré­cit, Ana­to­mie d’un ins­tant, dans le­quel il re­la­tait la prise du Par­le­ment es­pa­gnol le 23 fé­vrier 1981 par les mi­li­taires, et avec un ro­man, Les Lois de la fron­tière, sur les re­la­tions am­bi­guës entre un caïd de Gé­rone et un fu­tur avo­cat. L’am­bi­guï­té, on la re­trouve au coeur de son nou-

• veau livre, L’Im­pos­teur. Un texte ma­jeur où se mêlent tous ses thèmes, toutes ses ob­ses­sions. Cercas y dé­taille com­ment il en est ve­nu à se pen­cher sur un « grand im­pos­teur » et un « grand mau­dit » . Sur En­ric Mar­co dont il a fait la connais­sance en juin 2009, au mo­ment où il pu­bliait Ana­to­mie d’un ins­tant, « un ré­cit réel ou un ro­man sans fic­tion » , dans une pe­tite île non loin de Bar­ce­lone. Cette « tur­bine am­bu­lante » avait alors 88 ans et la mé­moire vive.

Mar­co, il faut le rap­pe­ler, a réus­si pen­dant trente ans à se faire pas­ser « pour un an­cien dé­por­té dans l’Al­le­magne d’Hit­ler et un sur­vi­vant des camps na­zis ». Il a don­né des cen­taines de confé­rences, pré­si­dé pen­dant trois ans l’as­so­cia­tion es­pa­gnole des an­ciens dé­por­tés, l’Ami­cale de Mau­thau­sen, et fait maintes autres choses en­core — avant d’être dé­mas­qué en 2005 par un his­to­rien du nom de Be­ni­to Ber­me­jo. En­ric Mar­co, Ja­vier Cercas a ten­té plu­sieurs fois d’écrire sur lui sans y ar­ri­ver, aban­don­nant son ma­nus­crit en cours. Et ce­la mal­gré l’in­jonc­tion de Ma­rio Var­gas Llosa lui af­fir­mant, lors d’un dî­ner à Ma­drid, qu’il était un per­son­nage idéal pour lui.

Che­min fai­sant, Cercas en est ve­nu à pen­ser que la « réa­li­té tue et la fic­tion sauve ». Un jour, le voi­là dé­ci­dé à rou­vrir le dos­sier, à en re­dis­tri­buer les cartes. A cher­cher à com­prendre, à mon­trer l’homme comme il est, dans sa com­plexi­té, à re­cons­truire chaque étape de sa vraie vie. « Tout grand men­songe se fa­brique avec des pe­tites vé­ri­tés, en est pé­tri » , écrit- il. On ap­pren­dra que Mar­co a eu une mère qui a pas­sé trente-cinq ans dans un asile pour schi­zo­phrènes où son fils a vu le jour en 1921. Qu’il a 15 ans au dé­but de la guerre ci­vile es­pa­gnole, qu’il s’en­gage dans l’ar­mée ré­pu­bli­caine et part en­suite en Al­le­magne comme tra­vailleur vo­lon­taire. Avant de pour­suivre plus ou moins tran­quille­ment sa route.

Pour Cercas, Mar­co est un nar­cis­sique, un « sé­duc­teur im­pa­rable, un ma­ni­pu­la­teur­né, un lea­der dé­si­reux de cap­ter des adeptes, un homme as­soif­fé de pou­voir et de contrôle, presque étran­ger au sen­ti­ment de culpa­bi­li­té » . Une ma­nière de pe­tit Don Qui­chotte sou­cieux d’al­té­rer les faits. Un type tou­jours du bon cô­té du manche, ca­pable de ti­rer la cou­ver­ture à lui et de se glis­ser là où il faut, que Cercas a es­sayé de pous­ser dans les cordes.

On ne peut qu’être fas­ci­né par L’Im­pos­teur, nou­veau « ro­man sans fic­tion » dou­blé d’une pas­sion­nante en­quête. A la fois par l’his­toire in­ouïe que le livre ra­conte en dé­tail et par la ma­nière dont Ja­vier Cercas s’en charge, tout en po­sant en che­min une foule de ques­tions es­sen­tielles sur la lit­té­ra­ture, la mé­moire et l’His­toire.

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