Trouble plon­gée

Sous cou­vert du drame fa­mi­lial, l’au­teur dé­crit les cli­vages so­ciaux, pro­voque et dé­range.

Lire - - Les 10 Incontourn­ables - CH­RIS­TOS TSIOL­KAS LA GIFLE, Bar­ra­cu­da par tra­duit de l’an­glais (Aus­tra­lie) par Jean-Luc Pi­ningre, 464 p., Bel­fond, 22 Ch­ris­tine Fer­niot

AVEC pa­rue en 2011, Ch­ris­tos Tsiol­kas écor­nait l’image idyl­lique d’une Aus­tra­lie gé­né­reuse et ac­cueillante. Tout com­men­çait avec un gen­til bar­be­cue entre amis dans une ban­lieue ré­si­den­tielle et mul­ti­cul­tu­relle où tout le monde fai­sait mine de s’ado­rer. Mais la fête s’ache­vait dans des rè­gle­ments de comptes ra­cistes, so­ciaux et mo­raux. Bar­ra­cu­da, son nou­veau ro­man, pour­suit la chronique amère d’un pays qui n’a rien d’une carte pos­tale en tech­ni­co­lor. Nous ap­pro­chons le quo­ti­dien d’une fa­mille ins­tal­lée dans un quar­tier pauvre de Mel­bourne. Cha­cun se dé­brouille avec ses contra­dic­tions et ses as­pi­ra­tions. Il y a la mère, coif­feuse au ca­rac­tère pi­men­té, qui n’a pas ou­blié ses ori­gines grecques (comme les pa­rents de Ch­ris­tos Tsiol­kas), le père rou­tier, mu­tique et fa­ti­gué, et leurs trois en­fants. Le fils aî­né, Dan­ny, a tout pour de­ve­nir cham­pion de na­ta­tion. Son en­traî­neur y croit car le gar­çon a ob­te­nu une bourse dans une école bour­geoise pour mettre toutes les chances de son cô­té et il est sou­te­nu par ses pa­rents. Dan­ny sait que la réus­site va l’éloi­gner dé­fi­ni­ti­ve­ment de ses ori­gines pour cô­toyer un monde de riches où l’on sait se te­nir pen­dant les dî­ners mon­dains. Mais qu’im­porte de de­voir écra­ser les autres, aban­don­ner les amis der­rière soi, seul compte le mo­ment où son corps de­vient aqua­tique, cet ins­tant où il tu­toie la vic­toire, ef­fa­çant des an­nées d’achar­ne­ment et d’ou­bli de soi.

Le ro­man­cier aus­tra­lien ne veut pas ra­con­ter une bluette où tout s’ar­range à la fin, et l’hu­mour qu’il dé­ploie fait grin­cer des dents. Fils d’im­mi­grants, né à Mel­bourne en 1965, il pro­voque ses com­pa­triotes. La fic­tion lui per­met de trai­ter à la fois d’in­jus­tice so­ciale et d’am­bi­tion dé­vo­rante, d’in­éga­li­tés et de pul­sions sexuelles, du dé­sir de tour­ner le dos au pas­sé et de dé­ra­ci­ne­ment. Hé­ros plein de dé­faillances, Dan­ny ne sait pas se conte­nir : ni avec ses amours pour d’autres gar­çons dans ce mi­lieu du sport qui joue les gros bras ni dans ses ba­garres de sor­tie d’école. Alors il frappe fort, jus­qu’à al­ler en pri­son. Der­rière ce per­son­nage so­li­taire cher­chant à se dé­pê­trer de son sale ca­rac­tère et de ses pul­sions, il y a un im­mense pays in­to­lé­rant que le ro­man­cier nous dé­voile ra­geu­se­ment. Vi­si­ble­ment, la pro­vo­ca­tion lui réus­sit et l’Aus­tra­lie n’est pas ran­cu­nière : le livre est adap­té au ci­né­ma comme à la té­lé­vi­sion, et l’au­teur est cou­vert de ré­com­penses.

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