Pro­logue

Lire - - Extrait Roman Étranger -

Je me de­mande ce qui a bien pu m’at­ti­rer jus­qu’au jar­din. Je re­vois la lu­mière es­ti­vale – les arbres, les buis­sons et l’herbe d’un vert lu­mi­neux, bai­gnés par la dou­ceur bien­veillante du soleil de la fin de l’après-mi­di. Était-ce la lu­mière, alors ? Mais il y avait aus­si les rires pro­ve­nant d’un groupe d’in­vi­tés près de la pièce d’eau. Quel­qu’un avait dû bla­guer et pro­vo­quer l’hi­la­ri­té gé­né­rale. La lu­mière et les rires, donc.

J’étais à l’in­té­rieur, dans ma chambre, sur mon lit, fe­nêtre grande ou­verte pour en­tendre le ba­var­dage des hôtes, je m’en­nuyais et, sou­dain at­ti­rée par les notes égre­nées d’un rire en­joué, je me suis le­vée pour al­ler à la fe­nêtre ob­ser­ver les dames et les mes­sieurs, la mar­quise, les tré­teaux cou­verts de pe­tits ca­na­pés et de grands bols de punch. Je me suis de­man­dé pour­quoi ils se di­ri­geaient tous vers la pièce d’eau. Quelle était la cause de tant de gaie­té ? Je suis vite des­cen­due les re­joindre.

À peine ar­ri­vée au mi­lieu de la pe­louse, j’ai fait de­mi­tour pour re­tour­ner prendre mon ap­pa­reil photo. Pour­quoi? Je crois que j’ai ma pe­tite idée main­te­nant, après tant d’an­nées. Je vou­lais cap­tu­rer ce mo­ment, cet ai­mable groupe as­sem­blé dans le jar­din par un doux soir d’été an­glais, le cap­tu­rer et le gar­der pri­son­nier à ja­mais. Je sen­tais confu­sé­ment qu’il était en mon pou­voir d’ar­rê­ter la marche im­pi­toyable du temps et de fi­ger cette scène, cet ins­tant fu­gace : les dames et les mes­sieurs dans leurs beaux atours qui riaient, in­sou­ciants, pai­sibles. Je les sai­si­rais vite, pour l’éter­ni­té, grâce aux pro­prié­tés tech­niques de mon mer­veilleux ap­pa­reil. J’avais entre les mains le pou­voir d’ar­rê­ter le temps, ou du moins le croyais-je. al­bum, mon père était mort de­puis des dé­cen­nies. Trop tard pour lui po­ser la ques­tion. En­core une er­reur.

Be­ver­ley Ver­non Clay, mon père, nul doute mieux connu de vous et de ses rares lec­teurs (de­puis long­temps disparus, pour la plu­part) sous le nom de B. V. Clay. Nou­vel­liste du dé­but du siècle (au­teur d’his­toires sur­na­tu­relles, en ma­jo­ri­té), ro­man­cier ra­té et homme de lettres po­ly­va­lent. Né en 1878, mort en 1944. Voi­ci ce que trouve à dire de lui l’Ox­ford Com­pa­nion to En­glish Li­te­ra­ture (troi­sième édi­tion) : Clay, Be­ver­ley Ver­non B. V. Clay ( 1878- 1944). Nou­vel­liste. Prin­ci­paux re­cueils : La Tâche in­grate ( 1901), Ber­ceuse mal­veillante (1905), Plai­sirs cou­pables (1907), Le Club du ven­dre­di (1910). Au­teur de plu­sieurs contes fan­tas­tiques, dont le plus connu, « La Bel­la­done bien­fai­sante », fut adap­té pour la scène par Eric Maude en 1906 et joué pen­dant plus de trois ans, soit mille re­pré­sen­ta­tions dans le West End de Londres (voir Théâtre édouar­dien).

Ce n’est pas grand-chose, n’est-ce pas ? Peu de mots pour ré­su­mer une vie si com­plexe et dif­fi­cile, mais tout de même, c’est plus que ce à quoi la plu­part d’entre nous au­ront droit dans les di­verses an­nales de la pos­té­ri­té qui consignent notre bref pas­sage sur cette pe­tite pla­nète. C’est drôle, j’ai tou­jours été per­sua­dée que rien ne se­rait ja­mais écrit sur moi, la fille de B.V. Clay, mais je fai­sais er­reur…

Bref. J’ai des sou­ve­nirs de mon père qui re­montent à ma toute pe­tite en­fance, mais je crois avoir seule­ment com­men­cé à le connaître à son retour de la guerre, la Grande Guerre, la guerre de 14-18, alors que j’avais dix ans et qu’en un sens j’étais dé­jà bien en­ga­gée dans le pro­ces­sus qui fe­rait de moi la per­sonne et la per­son­na­li­té que je suis au­jourd’hui. Aus­si cette in­ter­rup­tion im­po­sée par la guerre fit-elle une dif­fé­rence et, de­puis, tout le monde m’a dit que lui aus­si était dif­fé­rent à son retour, ir­ré­mé­dia­ble­ment chan­gé par cette ex­pé­rience. Je vou­drais l’avoir mieux connu avant ce trau­ma­tisme… mais qui ne vou­drait re­mon­ter le temps pour ren­con­trer ses pa­rents avant qu’ils de­viennent pa­rents, avant que « mère » et « père » les changent en mythes do­mes­tiques à ja­mais fi­gés dans l’ambre de ces ap­pel­la­tions et de leurs im­pli­ca­tions ? La fa­mille Clay. Mon père : B.V. Clay. Ma mère : Wil­fre­da Reade-Hill, épouse Clay, née en 1879. Moi : Amo­ry, l’aî­née, une fille, née en 1908. Ma soeur : Peg­gy, née en 1914. Mon frère : Alexan­der, connu de tous sous le nom de Xan, né en 1916. La fa­mille Clay.

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