La fo­lie en sour­dine

L’écri­ture dé­pouillée de ce ro­man noir fait place à une ten­sion de plus en plus per­cep­tible, hap­pant le lec­teur sur son pas­sage.

Lire - - Un Superbe Roman - Yves RA­VEY Sans état d’âme par 128 p., Les Edi­tions de Mi­nuit, 12,50 Ch­ris­tine Fer­niot

Il s’ap­pelle Gus­tave Leroy mais tout le monde le sur­nomme Gu. Chauf­feur poids lourds, Gu conduit les ca­mions d’une en­tre­prise de trans­ports in­ter­na­tio­naux, mais rentre tou­jours chez lui, dans son vil­lage, sa mai­son d’en­fance, le long de la ri­vière. Une vie concen­trique, un cercle par­fait. Mal­heu­reu­se­ment, les pa­rents meurent, les pro­jets im­mo­bi­liers de la ville exigent la vente de la pro­prié­té au bord de l’eau, et celle que Gu aime de­puis l’en­fance s’in­té­resse à un étran­ger dé­bou­lant en voi­ture de luxe. On ne peut rien contre la fuite du temps, mais il n’est pas si dif­fi­cile de faire dis­pa­raître un in­trus et de pré­tendre qu’il est re­par­ti dans son pays. Gu est Sans état d’âme, il s’es­crime à dé­pla­cer ce qui l’em­pêche de tour­ner par­fai­te­ment rond. Et John Lloyd, l’amé­ri­cain amou­reux de Sté­pha­nie, est le per­son­nage de trop. C’est évident jus­qu’à la trans­pa­rence, comme toutes les his­toires d’Yves Ra­vey de­puis plus de vingt ans.

Chaque dé­tail semble bien à sa place dans cette in­trigue li­néaire où le suspense est tem­pé­ré. Les gestes de Gu sont pe­sés et rien ne de­vrait sur­prendre le lec­teur qui com­prend ce qui se passe et de­vine com­ment la si­tua­tion va évo­luer. Ce­pen­dant, comme dans Un no­taire peu or­di­naire ou La Fille de mon meilleur ami, les deux pré­cé­dents livres d’Yves Ra­vey, la ten­sion ne cesse de mon­ter, hap­pant le lec­teur hyp­no­ti­sé. Elle est in­ti­me­ment liée à une écri­ture froide, blanche, dé­cri­vant le com­por­te­ment des in­di­vi­dus en évi­tant toute psy­cho­lo­gie. Gu est un homme pré­cau­tion­neux, comme l’au­teur. Il ob­serve der­rière son ri­deau, ré­pond aux ques­tions de fa­çon la­co­nique et fait son ma­lin lors­qu’il in­ter­roge les autres à son tour. Il faut donc être at­ten­tif, car tout élé­ment du dé­cor a son im­por­tance : l’hu­mi­di­té des lieux, la proxi­mi­té des voi­sins, les vieilles photos cou­leur sé­pia dans les al­bums de fa­mille. Mais aus­si les traces de la der­nière guerre dans une ré­gion fran­çaise où les Amé­ri­cains sont en­ter­rés dans d’im­menses ci­me­tières. Yves Ra­vey sai­sit la fo­lie quo­ti­dienne comme per­sonne, se­mant le trouble avec pa­tience et une pointe d’ironie. Mais cette dé­mence ne vient pas de nulle part, et le ro­man­cier en creuse les ori­gines, les ré­vèle presque scien­ti­fi­que­ment en choi­sis­sant le ro­man noir comme théâtre in­time. Ses hé­ros n’ont au­cun doute, cette as­su­rance les per­dra pour mieux nous sé­duire.

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