Une bio­gra­phie non sans qua­li­tés

Enfin un ou­vrage consa­cré à l’im­mense Robert Mu­sil en fran­çais! Où l’on ap­prend qu’il dé­tes­tait Vienne et vé­cut dans la mi­sère…

Lire - - Documents - Fré­dé­ric JO­LY Robert Mu­sil : Tout ré­in­ven­ter par 576 p., Seuil, 26€ Montaigne Jé­rôme Du­puis Es­telle Le­nar­to­wicz

On a peine à le croire : il n’exis­tait à ce jour au­cune bio­gra­phie de Robert Mu­sil ( 1880- 1942) en langue fran­çaise. L’af­front est dé­sor­mais ré­pa­ré avec cette somme si­gnée Fré­dé­ric Jo­ly, tra­duc­teur fé­ru de phi­lo­so­phie. Di­sons-le d’em­blée : la vie de l’au­teur de L’Homme sans qua­li­tés, sans doute l’un des plus re­mar­quables ro­mans du xxe siècle, n’a rien d’une épo­pée aven­tu­reuse à la Mal­raux ou à la He­ming­way. Si l’on ex­cepte ses états de ser­vice sur le front ita­lien du­rant la Pre­mière Guerre mon­diale, l’« ho­ri­zon de Mu­sil se cir­cons­crit à son ca­bi­net de tra­vail », écrit son bio­graphe.

Pa­ra­doxe, cet en­fant de l’Em­pire aus­tro­hon­grois – dont il fe­ra l’ir­ré­sis­tible Ca­ca­nie de son ro­man –, trans­ba­hu­té du­rant sa jeu­nesse de Mo­ra­vie en Bo­hême, en pas­sant par une école de ca­dets ( mo­dèle des Dé­sar­rois de l’élève Tör­less), a tou­jours dé­tes­té Vienne. Autre sur­prise de cette bio­gra­phie : cet es­prit brillant, ti­tu­laire d’un di­plôme d’in­gé­nieur, ne fraie­ra ja­mais vrai­ment avec l’in­tel­li­gent­sia de son temps. Trop om­bra­geux, sus­cep­tible, ja­loux du suc­cès de Tho­mas Mann ou de Her­mann Broch, et, sur­tout, te­naillé par d’in­ex­tri­cables pro­blèmes ma­té­riels. Cet « homme sans pro­fes­sion » fi­ni­ra sa vie en er­rant à tra­vers l’Eu­rope de pen­sion en pen­sion avec sa fi­dèle épouse, Mar­tha, se bat­tant pour qu’on ne lui coupe pas l’élec­tri­ci­té, sou­te­nu à bout de bras par quelques mé­cènes.

Si cette bio­gra­phie in­tel­lec­tuelle peut, dans sa pre­mière par­tie, sem­bler par­fois un peu abs­traite – Mu­sil se dé­bat avec des pro­blé­ma­tiques qui ne nous parlent plus guère ( la cau­sa­li­té, l’âme…) –, elle « dé­colle » vrai­ment lorsque le chan­tier de L’Homme sans qua­li­tés, ce re­quiem pour un em­pire dé­funt (la Vienne de 1913), est lan­cé. OEuvre pro­téi­forme et foi­son­nante – Mu­sil écrit jo­li­ment qu’elle ne doit pas pour au­tant être un « ventre de re­quin » –, qui faillit s’ap­pe­ler L’Es­pion ou La Soeur ju­melle, ir­ri­guée par un hu­mour phi­lo­so­phique unique, elle épui­se­ra son au­teur. « C’est comme si l’on de­vait es­ca­la­der des ro­chers hauts comme des mai­sons en por­tant une pile d’as­siettes », écri­ra-t-il. Son bio­graphe ra­conte en dé­tail la ge­nèse lit­té­raire de ce mo­nu­ment ain­si que les dé­boires de Mu­sil avec ses édi­teurs, à la fois éblouis et ef­frayés par cette oeuvre sans cesse ajour­née.

Du coup, c’est tou­jours bon signe, cet ou­vrage de Fré­dé­ric Jo­ly agit comme une in­ci­ta­tion à se (re)plon­ger dans cet in­épui­sable Homme sans qua­li­tés. Car, si la France n’avait pas en­core sa bio­gra­phie de Mu­sil, elle pos­sé­dait dé­jà un in­es­ti­mable tré­sor : la tra­duc­tion éblouis­sante du grand oeuvre par Phi­lippe Jac­cot­tet. leurs fu­né­railles », écrit-il, et on peine, hé­las, à lui don­ner tort. Pre­mier exemple : le prin­cipe fon­da­teur du­dit chefd’oeuvre, consis­tant à dia­lo­guer sans re­lâche avec les An­ciens. Montaigne, qui par­lait cou­ram­ment le la­tin, ne ces­sait de s’ap­puyer sur les textes de l’An­ti­qui­té pour mieux che­mi­ner dans le labyrinthe de son in­té­rio­ri­té. A l’in­verse, notre époque se com­plaît, se­lon De­la­comp­tée, dans une cé­lé­bra­tion dan­ge­reuse d’un pré­sent dé­con­nec­té de son pas­sé. Autre point sur le­quel s’at­tarde le por­trai­tiste : le rôle joué par le moi dans ce « voyage in­ter­mit­tent à des­ti­na­tion de lui-même » que sont les Es­sais. Pour mieux « contrô­ler ses pen­sées sous peine de s’y perdre », Montaigne exa­mine son âme avec pour cre­do le « connais-toi toi-même » de So­crate. Un moi qui est pour­tant l’exact contraire de ce­lui dont la mo­der­ni­té se gar­ga­rise. Il s’agit en ef­fet d’un moi d’ana­lyse, et non pas d’un vul­gaire moi d’ex­hi­bi­tion.

Dé­jà au­teur de livres sur Hen­riette d’An­gle­terre, Fran­çois II, Am­broise Pa­ré, et plus ré­cem­ment, Bos­suet et Saint-Simon, l’écri­vain use aus­si, pour avan­cer dans les Es­sais, de quelques rares mais éclai­rantes clés bio­gra­phiques. La fi­gure de la mère ab­sente, le rap­port sin­gu­lier de Montaigne à la loi, son ami­tié fu­sion­nelle avec La Boé­tie… Dans ce va-et-vient entre texte et exé­gèse, un in­time hom­mage se des­sine. Emou­vant et in­tel­li­gent, il est adres­sé à ce­lui qui a pan­sé son pre­mier cha­grin d’amour, et que, de­puis, De­la­comp­tée consi­dère comme un ami.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.