Une fin an­non­cée

Les deux au­teurs évoquent l’His­toire avec un grand et plus en­core son règne ré­vo­lu, le pre­mier, avec nos­tal­gie, le se­cond, avec mé­pris.

Lire - - Histoire La Discipline Historique, - Ré­gis DE­BRAY. Sh­lo­mo SAND Marc Ri­glet

Quelle his­toire que celle de l’his­toire ! A-t-on ja­mais vu une dis­ci­pline de l’in­tel­lect se po­ser au­tant de ques­tions sur sa rai­son d’être? Ce n’est pas la phi­lo­so­phie, par exemple, qui au­rait ces pu­deurs in­quiètes et cette mo­des­tie. Il est vrai que dès ses ori­gines, l’his­toire ne s’ac­corde même pas sur ses pré­ten­tions. Se « conten­te­ra-t-elle » de ra­con­ter le pas­sé (Hé­ro­dote) ou pré­ten­dra-t-elle le com­prendre (Thu­cy­dide)? Sur­tout, après bien des bal­bu­tie­ments – an­nales, chro­niques, Mé­moires, pa­né­gy­riques… –, il faut at­tendre le siècle pour que la connais­sance du pas­sé se consti­tue en sa­voir ins­ti­tué. Comme par ha­sard, ce siècle est, par ailleurs, ce­lui des na­tio­na­li­tés. De sorte que la dis­ci­pline his­to­rique, du moins à ses com­men­ce­ments, a in­va­ria­ble­ment par­tie liée avec l’in­ven­tion d’un lé­gen­daire des ori­gines et la fa­bri­ca­tion d’un « ro­man » na­tio­nal.

Certes, l’his­toire va s’em­ployer à s’éman­ci­per de ces dé­buts com­pro­met­tants. Elle va se don­ner des règles de mé­thode, elle va es­ti­mer être en me­sure d’éta­blir des sa­voirs ob­jec­tifs, elle va pré­tendre sur­plom­ber les idéo­lo­gies. Bref, l’his­toire va oser nom­mer « science » ce qui n’est somme toute qu’un art, ce­lui de ra­con­ter, avec plus ou moins de ta­lent, des his­toires. En tout état de cause, du cô­té du mi­lieu du siècle, l’His­toire trône bien en ma­jes­té sur l’em­pire des « sciences hu­maines ». Elle en est as­su­ré­ment la reine. Et puis, pa­ta­tras ! Voi­ci que l’His­toire est contes­tée dans ses pré­ten­tions uni­ver­sa­listes, dénoncée pour son oc­ci­den­ta­lo­cen­trisme, ac­cu­sée d’être tou­jours celle des « vain­queurs » ou, à tout le moins celle des do­mi­nants. Le temps de l’His­toire reine semble bien ré­vo­lu et, de ce temps, il y a les nos­tal­giques et il y a les contemp­teurs.

On ne se­ra pas sur­pris que Ré­gis De­bray compte au nombre des pre­miers. Dans un de ces pe­tits es­sais dont il a la spé­cia­li­té et la maî­trise, notre ron­chon na­tio­nal nous offre une su­perbe dé­plo­ra­tion sur la sor­tie de scène de Ma­dame l’His­toire. Il nous

• épargne le pen­sum his­to­rio­gra­phique. Il nous gâte avec sa culture clas­sique et ses blagues de khâ­gneux. On pour­rait presque dire que Ré­gis De­bray a le déses­poir gai, la nos­tal­gie ri­go­larde. Au fond, ce qu’ai­mait Ré­gis De­bray dans cette his­toire « na­tio­nale » – il ne nous parle pas d’autre chose – qui nous quitte, ce sont les émo­tions qu’elle nous pro­cu­rait, c’était les larmes qu’elle nous ar­ra­chait. Et les oc­ca­sions ne man­quaient pas. Qu’il s’agisse des larmes de rage et de honte à l’évo­ca­tion de nos « dé­cu­lot­tées » – 1870, 1940, Diên Biên Phu… Qu’il s’agisse des larmes de re­con­nais­sance – Le Chant des par­ti­sans au Mont Va­lé­rien ou du « Paris ou­tra­gé, Paris bri­sé, Paris mar­ty­ri­sé, mais Paris li­bé­ré… ». En­core fal­lait-il, pour dé­clen­cher ce « don des larmes » , qu’il y eût des « hé­ros » . Au­jourd’hui, il y a des « Justes ». C’est émou­vant aus­si mais ce n’est pas la même chose. Lorsque Fran­çois Mit­ter­rand – en qui comme mi­li­tant et comme nègre Ré­gis De­bray avait fon­dé quelques es­poirs – lui a commandé un dis­cours « afin d’ho­no­rer les mannes d’un dé­nom­mé Jean Mon­net, un homme d’af­faires fran­co- amé­ri­cain pan­théo­ni­sé pour ser­vices ren­dus au marché libre et non faus­sé », ce fut « la goutte froide de trop ». Avec le lé­gen­daire na­tio­nal re­mi­sé, l’His­toire avait pris la poudre d’es­cam­pette.

Or, tout le mal­heur dont se plaint Ré­gis De­bray (L’His­toire nous quitte, gé­mis­sons!), c’est tout le bon­heur que se pro­met Sh­lo­mo Sand (L’His­toire s’en va ? Bon dé­bar­ras!). L’his­to­rien is­raé­lien a der­rière lui une oeuvre ma­gis­trale. Nul mieux que lui n’a mon­tré, avec l’exemple d’Is­raël, ce qu’a de « fa­bri­qué », ce qu’a de « construit » sur les sables de l’idéo­lo­gie, une his­toire na­tio­nale. Com­ment le peuple juif fut in­ven­té et Com­ment la terre d’Is­raël fut in­ven­tée sont des maîtres livres. Ce­lui que Sh­lo­mo Sand nous offre au­jourd’hui gé­né­ra­lise le pro­pos, et on ne peut que sa­luer l’his­toire éru­dite qu’il fait de la cons­ti­tu­tion de l’his­toire comme « science » auxi­liaire des pas­sions na­tio­nales. Ses titres de cha­pitre – « Dé­faire le mythe des ori­gines », « Echap­per à la po­li­tique », « Son­der la vé­ri­té du pas­sé » sont au­tant de sti­mu­lantes in­jonc­tions. Le bât blesse tou­te­fois avec le der­nier : en quoi la « mon­dia­li­sa­tion du monde » per­met­trait-elle de s’éloi­gner du « temps na­tio­nal » alors que les na­tions pro­li­fèrent ? Si c’est une ob­ser­va­tion, elle est fausse. Si c’est un voeu, il est pieux.

Sculp­ture en marbre re­pré­sen­tant Clio, la muse de l’His­toire.

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